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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que le nôtre et immoraux ceux qui n'ont
point notre morale. Nous appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions, sans même nous

inquiéter s'ils en ont d'autres.

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Auguste Comte est aujourd'hui mis à son rang, à coté de Descartes et de Leibnitz. La partie de sa
philosophie qui traite des rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle encore où il

dégage de l'amas des faits historiques une constitution positive de la sociologie font désormais partie des

plus précieuses richesses de la pensée humaine. Au contraire, le plan tracé par ce grand homme, à la fin

de sa vie, en vue d'une organisation nouvelle de la société, n'a trouvé aucune faveur en dehors de l'Église

positiviste: c'est la partie religieuse de l'oeuvre. Auguste Comte la conçut sous l'influence d'un amour

mystique et chaste. Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux, mourut un an après sa première rencontre avec

le philosophe, qui voua a la mémoire de cette jeune femme un culte continué par les disciples fidèles. La

religion d'Auguste Comte fut inspirée par l'amour. Pourtant elle est triste et tyrannique. Tous les actes de

la vie et de la pensée y sont étroitement réglés. Elle donne à l'existence une figure géométrique. Toute

curiosité de l'esprit y est sévèrement réprimée. Elle ne souffre que les connaissances utiles et subordonne

entièrement l'intelligence au sentiment. Chose digne de remarque! Par cela même que cette doctrine est

fondée sur la science, elle suppose la science définitivement constituée et, loin d'encourager les

recherches ultérieures, elle les déconseille et blâme même celles qui n'ont pas pour objet le bien des

hommes. Cela seul m'empêcherait d'aller frapper, en habit blanc de néophyte, aux portes du temple de la

rue Monsieur-le-Prince. Bannir le caprice et la curiosité, que cela est cruel! Ce dont je me plains, ce n'est

pas que les positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur l'essence, l'origine et la fin des choses.

Je suis bien résign à ne connaître jamais la cause des causes et la fin des fins. Il y a beau temps que je lis

les traités de métaphisique comme des romans plus amusants que les autres, non plus véritables. Mais ce

qui rend le positivisme amer et désolant, c'est la sévérit avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui

sont les plus aimables. Vivre sans elles serait-ce encore vivre? Il ne nous laisse pas jouer en liberté avec

les phénomènes et nous enivrer des vaines apparences. Il condamne la folie délicieuse d'explorer les

profondeurs du ciel. Auguste Comte, qui professa vingt ans l'astronomie, voulait borner l'étude de cette

science aux planètes visibles de notre système, les seuls corps, disait-il, qui pussent avoir une influence

appréciable sur le Grand-Fétiche. C'est la terre qu'il appelait ainsi. Mais le Grand-Fétiche ne serait plus

habitable à certains esprits si la vie y était réglée heure par heure et si l'on n'y pouvait faire des choses

inutiles, comme, par exemple, rêver aux étoiles doubles.

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«Il faut que j'agisse puisque je vis,» dit l'homunculus sorti de l'alambic du docteur Wagner. Et, dans le
fait, vivre c'est agir. Malheureusement, l'esprit spéculatif rend l'homme impropre l'action. L'empire n'est

pas à ceux qui veulent tout comprendre. C'est une infirmité que de voir au delà du but prochain. Il n'y a

pas que les chevaux et les mulets à qui il faille des oeillères pour marcher sans écart. Les philosophes

s'arrêtent en route et changent la course en promenade. L'histoire du petit Chaperon-Rouge est une

grande leçon aux hommes d'État qui portent le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des

noisettes dans les sentiers du bois.

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