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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grâce, il faudrait que les anges, qui apportèrent
à sainte Dorothée des fleurs du Paradis, revinssent avec leurs célestes guirlandes. Mars selon toute

apparence est habitable pour des espèces d'êtres comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est

probable qu'étant habitable, il est habité. Tenez pour assur qu'on s'y entre-dévore à l'heure qu'il est.

L'unité de composition des étoiles est maintenant établie par l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut
penser que les causes qui ont fait sortir la vie de notre nébuleuse l'engendrent dans toutes les autres.

Quand nous disons la vie, nous entendons l'activité de la substance organisée, dans les conditions où

nous voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la vie se produise aussi dans des milieux

différents, à des températures très hautes ou très basses, sous des formes inconcevables. Il se peut même

qu'elle se produise sous une forme éthérée, tout près de nous, dans notre atmosphère, et que nous soyons

ainsi entourés d'anges, que nous ne pourrons jamais connaître, parce que la connaissance suppose un

rapport, et que d'eux à nous il ne saurait en exister aucun.

Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints à des milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous
ensemble qu'un globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un insecte imperceptible,

éclos dans un monde dont nous ne pouvons concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-même, en

proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussière. Il n'est pas absurde non plus de supposer que des

siècles de pensée et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute dans un atome. Les

choses en elles-mêmes ne sont ni grandes ni petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l

une idée tout humaine. S'il était tout à coup réduit à la dimension d'une noisette, toutes choses gardant

leurs proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce changement. La polaire, renfermée

avec nous dans la noisette, mettrait, comme par le passé, cinquante ans à nous envoyer sa lumière. Et la

terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosée de la même quantité de larmes et de sang qui l'abreuve

aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des étoiles soit si vaste, c'est que l'homme

l'ait mesuré.

*
* *

Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il
la redoute. Il montre combien elle est dangereuse. Il répète avec l'Ecclésiaste: «Les bras de la

femme sont semblables aux filets des chasseurs, laqueus venatorum.» Il nous avertit de ne point

mettre notre espoir en elle: «Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre

confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs.» Il craint les

ruses de celle qui perdit le genre humain: «Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme.

Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_». Mais, par la crainte qu'il en fait paraître, il la rend

puissante et redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir fréquenté les mystiques. Il faut avoir coulé
son enfance dans une atmosphère religieuse. Il faut avoir suivi les retraites, observé les pratiques du

culte. Il faut avoir lu, à douze ans, ces petits livres édifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux âmes

naïves. Il faut avoir su l'histoire de saint François de Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine

Isabelle, ou l'apparition de l'abbesse de Vermont à ses filles. Cette abbesse était morte en odeur de

sainteté et les religieuses qui avaient partagé ses travaux angéliques, la croyant au ciel, l'invoquaient dans

leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pâle, avec des flammes attachées à sa robe: «Priez pour

moi, leur dit-elle. Du temps que j'étais vivante, joignant un jour mes mains pour la prière, je songeai

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