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Anatole France - Le Jardin d'Épicure
ténèbres. Là, s'étant prosterné au pied du maître autel, il lit cette prière:
«Mon Dieu, Dieu de clémence et d'amour, s'il est vrai que tu as reçu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est vrai, comme je l'espère et le veux croire, que Judas Iscarioth est assis à ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il m'annonce lui-même le chef-d'oeuvre de ta miséricorde.
» Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles et que je vénère parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de nous laisser le ciel, bouc émissaire des traîtres et des infâmes, à Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!
Après avoir fait cette prière, le prêtre prosterné sentit deux mains se poser sur sa tête comme celles de l'évêque le jour de l'ordination. Le lendemain, il annonçait sa vocation l'archevêque. - «Je suis lui dit-il, prêtre de la Miséricorde, selon l'ordre de Judas, secundnm ordinem Judas.
Et, dès ce jour même, M. Oegger alla prêcher par le monde l'évangile de la pitié infinie, au nom de Judas racheté. Son apostolat s'enfonça dans la misère et dans la folie. M. Oegger devint swedenborgien et mourut à Munich. C'est le dernier et le plus doux des caînites.
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M. Aristide, qui est grand chasseur à tir et à courre, a sauv une nitée de chardonnerets frais éclos dans un rosier, sous sa fenêtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats sont faits pour détruire les souris ou pour recevoir du plomb dans les côtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvés et leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand on y regarde de trop près. Car, si l'on y réfléchit, ce chat, qui était un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux qui piaillent dans les rosiers. Quel être ne se croit pas la fin de l'univers et n'agit pas comme s'il l'était? C'est la condition même de la vie. Chacun de nous pense que le monde aboutit à lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les bêtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprême o tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de M. Aristide, ne manquent point de nous détromper un jour ou l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un microbe, un grain de sable.
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Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un certain goût d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme toutes les autres modes. Il en est des phrases affrétées et qui veulent être neuves comme des robes qui sortent de chez les grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au déclin de l'art, les statues des impératrices étaient coiffées la dernière mode. Ces coiffures devenaient bientôt ridicules; il fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de marbre. Il conviendrait qu'un style peigné comme ces statues fût recoiffés tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o nous vivons très vite, les écoles littéraires ne subsistent que peu d'années, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes gens dont le style date déjà de deux ou trois générations, et semble archaïque. C'est sans doute l'effet de ce progrès merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les sociétés étonnées. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une
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