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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

du diable. C'est un grand artiste et un grand savant; il a fabriqué pour le moins la moitié du monde. Et
cette moiti est si bien emboîtée dans l'autre qu'il est impossible d'entamer la première sans causer du

même coup un semblable dommage à la seconde. À chaque vice qu'on détruit correspondait une vertu qui

périt avec lui. J'ai eu le plaisir de voir un jour, à une foire de village, la vie du grand Saint-Antoine

représentée par des marionnettes. C'est un spectacle qui passe en philosophie les tragédies de

Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh! qu'on apprécie bien là tout ensemble la grâce de Dieu et

celle du diable!

Le théâtre représente une solitude affreuse, mais qui sera bientôt peuplée d'anges et de démons. L'action,
en se déroulant, imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalité, qui résulte de l'intervention

symétrique des démons et des anges, ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des fils

que tient une main invisible. Pourtant, quand, après avoir fait sa prière, le grand Saint-Antoine, encore

agenouillé soulève son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir été longtemps

prosterné sur la pierre, et, levant ses yeux brûlés de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras

ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frémit, on tremble qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le

spectacle de son trouble et de sa détresse.

Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomphé, nous nous associons tous à son triomphe.
C'est celui de l'humanit tout entière dans sa lutte éternelle. Saint-Antoine n'est un grand saint que parce

qu'il a résisté à la reine de Saba. Or, il faut bien le reconnaître, en lui envoyant cette belle dame qui cache

son pied fourchu sous une longue robe brodée de perles, le diable fit une besogne nécessaire à la sainteté

de l'ermite.

Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirmé dans cette idée que le mal est indispensable au bien et le
diable nécessaire à la beauté morale du monde.

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J'ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit tous les jours des ignorants qui se croient
l'axe du monde. Hélas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C'est la commune illusion. Le

balayeur de la rue n'y échappe pas. Elle lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de lui

la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la terre. Peut-être cette erreur est-elle un peu

ébranlée chez celui qui a beaucoup médité. L'humilité rare chez les doctes, l'est encore plus chez les

ignares.

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Une théorie philosophique du monde ressemble au monde comme une sphère sur laquelle on tracerait
seulement les degrés de longitude et de latitude ressemblerait à la terre. La métaphysique a cela

d'admirable qu'elle ôte au monde tout ce qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail

merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre incomparablement que les dames et que les échecs,

mais, à tout prendre, de même nature. Le monde pensé se réduit à des lignes géométriques dont

l'arrangement amuse. Un système comme celui de Kant ou de Hegel ne diffère pas essentiellement de ces

réussites par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes, l'ennui de vivre.

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