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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

notre connaissance, sur la terre. - Mais, dites-vous, tout cela n'est pas l'univers. - J'en ai bien aussi
quelque soupçon, et je sens que ces immensités ne sont rien et qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque

chose n'est pas ce que nous voyons.

Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue de l'univers est purement l'effet du
cauchemar de ce mauvais sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair que nous ne pouvons

rien savoir, que tout nous trompe, et que la nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre

imbécillité.

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A Paul Hervieu.

Je suis persuadé que l'humanité a de tout temps la même somme de folie et de bêtise à dépenser. C'est un
capital qui doit fructifier d'une manière ou d'une autre. La question est de savoir si, après tout, les

insanités consacrées par le temps ne constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse faire

de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s'en aller quelque vieille erreur, je songe à l'erreur nouvelle

qui viendra la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera pas plus incommode ou plus

dangereuse que l'autre. A tout bien considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les nouveaux:

le temps, en les usant, les a polis et rendus presque innocents.

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Ceux qui ont le sentiment et le goût de l'action font, dans les desseins les mieux concertés, la part de la
fortune, sachant que toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le jeu enseignent ces

calculs de probabilités qui font saisir les chances sans s'user à les attendre toutes.

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Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est mauvaise, on dit une chose qui n'a point de
sens. Il faut dire qu'elle est bonne et mauvaise à la fois, car c'est par elle, et par elle seule, que nous avons

l'idée du bon et du mauvais. La vérité est que la vie est délicieuse, horrible, charmante, affreuse, douce,

amère, et qu'elle est tout. Il en est d'elle comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre la

voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est, puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les

couleurs. Voil de quoi nous mettre tous d'accord et réconcilier les philosophes qui se déchirent entre eux.

Mais nous sommes ainsi faits que nous voulons forcer les autres a sentir et à penser comme nous et que

nous ne permettons pas à notre voisin d'être gai quand nous sommes tristes.

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Le mal est nécessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait pas non plus. Le mal est l'unique raison d'être
du bien. Que serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur?

Que deviendraient le dévouement et le sacrifice an milieu du bonheur universel? Peut-on concevoir la
vertu sans le vice, l'amour sans la haine, la beauté sans la laideur? C'est grâce au mal et à la souffrance

que la terre peut être habitée et que la vie vaut la peine d'être vécue. Aussi ne faut-il pas trop se plaindre

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