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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

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Vous dites que l'état méditatif est la cause de tous nos maux. Pour croire cet état si funeste il en faut
beaucoup exagérer la grandeur et la puissance. En réalité, l'intelligence usurpe bien moins qu'on ne croit

sur les instincts et les sentiments naturels, même chez les hommes dont l'intelligence a le plus de force et

qui sont égoïstes, avares et sensuels comme les autres hommes. On ne verra jamais un physiologiste

soumettre au raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa respiration. Dans la civilisation

la plus savante, les opérations auxquelles l'homme se livre avec une méthode philosophique demeurent

peu nombreuses et peu importantes au regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent

seuls; et nous réagissons si peu contre les mouvements réflexes que je n'ose pas dire qu'il y a dans les

sociétés humaines un état intellectuel en opposition avec l'état de nature.

A tout considérer, un métaphysicien ne diffère pas du reste des hommes autant qu'on croit et qu'il veut
qu'on croie. Et qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec des mots; cela seul est

sensuel et ramène à la nature. Songez-y, un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que

le cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle spéculation profonde et méthode

transcendante, c'est de mettre bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui criaient la faim,

la peur et l'amour dans les forêts primitives et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations

qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relâchées. N'ayez pas peur que cette suite de petits cris

éteints et affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne trop sur l'univers pour que

nous ne puissions plus y vivre. Dans la nuit où nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis que

l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.

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A Gabriel Séailles.

Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le flatter, je crois, que de lui accorder
quelque excellence, fût-ce celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est peu de

chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien exactement sur les conditions de la vie à la

surface des planètes même les plus voisines de la nôtre. Nous savons seulement que Vénus et Mars

ressemblent beaucoup à la terre. Cette seule ressemblance nous permet de croire que le mal y règne

comme ici et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire. Nous n'avons aucune raison de

supposer que la vie est meilleure la surface des mondes géants, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, qui

glissent en silence dans des espaces où le soleil commence d'épuiser sa chaleur et sa lumière. Qui sait ce

que sont les êtres sur ces globes enveloppés de nuées épaisses et rapides? Nous ne pouvons nous

empêcher de penser, par analogie, que notre système solaire tout entier est une géhenne où l'animal naît

pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas l'illusion de concevoir que les étoiles éclairent

des planètes plus heureuses. Les étoiles ressemblent trop à notre soleil. La science a décomposé le faible

rayon qu'elles mettent des années, des siècles à nous envoyer; l'analyse de leur lumière nous a fait

connaître que les substances qui brûlent à leur surface sont celles-là même qui s'agitent sur la sphère de

l'astre qui, depuis qu'il est des hommes, éclaire et réchauffe leurs misères, leurs folies, leurs douleurs.

Cette analogie suffirait seule à me dégoûter de l'univers.

L'unité de sa composition chimique me fait assez pressentir la monotonie rigoureuse des états d'âme et de
chair qui se produisent dans son inconcevable étendue et je crains raisonnablement que tous les êtres

pensants ne soient aussi misérables dans le monde de Sirius et dans le système d'Altaïr qu'ils le sont, à

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