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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

bourreau ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin, et l'on sait que l'intolérance
des révolutionnaires n'est pas médiocre. J'ai connu jadis un vieux sénateur de la République qui, dans sa

jeunesse, avait conspiré avec toutes les sociétés secrètes contre Charles X, fomenté soixante émeutes

sous le gouvernement de Juillet, tramé, déjà vieux, des complots pour renverser l'Empire et pris sa large

part de trois révolutions. C'était un vieillard paisible, qui gardait dans les débats des assemblées une

douceur souriante. Il semblait que rien ne dût troubler désormais son repos, acheté par tant de fatigues. Il

ne respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant, je le vis indigné. Un feu qu'on croyait

depuis longtemps éteint brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenêtre du palais un monôme

d'étudiants qui déroulait sa queue dans le jardin du Luxembourg. La vue de cette innocente émeute lui

inspirait une sorte de fureur.

- Un tel désordre sur la voie publique! s'écria-t-il d'une voix étranglée par la colère et l'épouvante.

Et il appelait la police.

C'était un brave homme. Mais, après avoir fait des émeutes, il en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des
révolutions ne souffrent pas qu'on en veuille faire après eux. Semblablement, les vieux poètes qui ont

marqué dans quelque changement poétique ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes.

Il est pénible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie continuer après soi et de se sentir noyé

dans l'écoulement des choses. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal n'être pas la fin définitive

des mondes et la raison suprême de l'univers.

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On peut dire que, la plupart du temps, les poètes ne connaissent pas les lois scientifiques auxquelles ils
obéissent quand ils font des vers excellents. En matière de prosodie, ils s'en tiennent; avec raison, a

l'empirisme le plus naïf. Il serait bien peu intelligent de les en blâmer. En art comme en amour, l'instinct

suffit, et la science n'y porte qu'une lumière importune. Bien que la beauté rélève de la géométrie, c'est

par le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes délicates.

Les poètes sont heureux: une part de leur force est dans leur ignorance même. Seulement, il ne faut pas
qu'ils disputent trop vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grâce avec leur innocence et, comme

les poissons tirés hors de l'eau, ils se débattent vainement dans les régions arides de la théorie.

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C'est une grande niaiserie que le «connais-toi toi-même» de la philosophie grecque. Nous ne connaîtrons
jamais ni nous ni autrui. Il s'agit bien de cela! Créer le monde est moins impossible que de le

comprendre. Hegel en eut quelque soupçon. Il se peut que l'intelligence nous serve un jour à fabriquer un

univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence

que de l'employer rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir juger, selon la justice, les

hommes et leurs oeuvres. Elle s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle ou les

échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique. Mais où elle sert le mieux et donne le plus

d'agrément, c'est saisir ça et là quelque saillie ou clarté des choses et à en jouir, sans gâter cette joie

innocente par esprit de système et manie de juger.

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