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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

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Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le diable s'est toujours mis du côté des
savants.

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Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville
montueuse, un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir causer.

Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de graves sujets des entretiens où il montrait à
la fois la subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son âme. C'était un sage et c'était un

saint. Grand casuiste et grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de charme que rien,

dans cette petite ville, ne m'était si cher que de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser

le regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors,

agité d'une sorte de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un sac. Sur son front

des boucles blondes de cheveux, en révélant sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais

enfin, ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur une sorte d'intérêt puissant. Je la

contemplais et je la méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire séraphique les restes

noirs de trois dents et que ses yeux, qui cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je

l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si merveilleusement préservé, par la déformation

parfaite de son corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des tentations que la nuit apporte

dans ses ombres. Je l'estimais heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous descendions

au soleil la rampe des collines, en disputant de la grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa

main sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:

- Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut être gardée sans un secours spécial de Dieu.

Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la chair. Quel juste n'est point tenté si
celui-là qui n'avait de corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait aussi les aiguillons du

désir?

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Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la religion ou dans l'art un sensualisme raffiné.
Or, on n'est pas sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme des mots et des sons. Il prête

des vertus merveilleuses certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots, croire à

l'efficacité des formules consacrées.

Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit. Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire
des vers, c'est accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est essentiellement conservateur, et il ne faut

point s'étonner de l'intolérance qui en est le naturel effet.

A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort ou à raison, prétendent avoir le plus
innové sont ceux-là mêmes qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de dégoût. C'est là le

tour ordinaire de l'esprit humain, et l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples tragiques. On

a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour échapper au bûcher, du fond de sa retraite dénonçait au

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