bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Le Jardin d'Épicure

vie soit longue, s'ils ne l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette condition d'homme qui cependant est
dure, pour me réconcilier avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de mes

semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met

en garde contre l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres exempts de maux, il nous fait

comprendre que ces tristes bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie que de

quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition pour la leur.

Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de passions, ils n'ont pas d'art. Et comment
auraient-ils des poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire des fureurs de la haine et de

l'amour, ni la muse comique qui rit en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent plus

imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne voient plus ces ombres divines qui passent en

frissonnant sous les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas
Virgile, et on les dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul beau vers a fait plus de

bien au monde que tous les chefs-d'oeuvre de la métallurgie.

Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions, ni poésie, ni amour. Hélas! comment
sauraient-ils aimer, puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur. Qu'est-ce que les

aveux des amants, sinon des cris de détresse? «Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un

élan d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne pourrait pas souffrir, ne pourrait

pas mourir pour toi!

Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible d'imaginer un bonheur plus grand que celui
que nous possédons en cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne, à la fois idéale et

réelle, et qui contient toutes choses et concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut bêcher

avec zèle.

*
* *

C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa raison d'être et ses fins dernières. Quand
on a repoussé les dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque tous en cet âge de

science et de liberté intellectuelle, il ne reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et

ce qu'on y est venu faire.

Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses puissants arcanes, et il faut vraiment ne
penser à rien pour ne pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est là, c'est dans l'absolue

ignorance de notre raison d'être qu'est la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique et le

mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des méchants, l'humiliation du juste, tout cela

serait encore supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on y devinait une providence. Le

croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses

fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la

foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur signification et n'apparaissent plus que comme des

plaisanteries odieuses et des farces sinistres.

*

< page précédente | 12 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.