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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

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Il y a une petite toile de Jean Béraud qui m'intéresse étrangement. C'est la salle Graffard; une
réunion publique o l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La scène sans doute tourne

au comique. Mais combien ce comique est profond et vrai! Combien il est mélancolique! Il y a dans cet

étonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre à elle seule l'ouvrier socialiste que vingt

volumes d'histoire et de doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans épaules, qui siège

au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art sans doute, et un homme à idées, maladif et sans instincts,

l'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et fanatique comme les saints de l'Église, aux premiers

âges. Certes, celui-là est un apôtre et on sent à le voir qu'une religion nouvelle est née dans le peuple.

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Un géologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert, sir Charles Lyell, a établi, il y a quarante
ans environ, ce qu'on nomme la théorie des causes actuelles. Il a démontré que les changements survenus

dans le cours des âges sur la face de la terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes

soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes qui ne cessent point d'agir encore

aujourd'hui. À le suivre, on voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne semblent si

terribles que par le raccourci des âges et qu'en réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur

que les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans les plaines, couvertes autrefois de

fougères arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux, sans que nous puissions même nous en
apercevoir. Là, enfin, o Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous montre la

lenteur clémente des forces naturelles. On sent combien cette théorie des causes actuelles serait

bienfaisante si on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en tirer des règles de

conduite. L'esprit conservateur et l'esprit révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une manière continue, le conservateur ne
s'opposerait plus aux changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces destructives à l'endroit

même où il aurait placé l'obstacle. Et le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter

imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives. Plus j'y songe et plus je me persuade que,

si la théorie morale des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité, elle transformerait

tous les peuples de la terre en une république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire, et il faut

convenir qu'elle est grande.

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Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous montre des hommes exempts de joie, de
douleur et de curiosité. Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur la terre, on voit

autour de soi des hommes lutter, aimer, souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content

de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la véritable joie! Elle est dans la

souffrance comme le baume est dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et du même

coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la

vertu. Ils sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut que par l'effort. Qu'importe que leur

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