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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

Certains insectes ont, dans leur dernière métamorphose, des ailes et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous
cette forme épurée que pour aimer une heure et mourir.

Si j'étais un dieu, ou plutôt un démiurge, - car la philosophie alexandrine nous enseigne que ces minimes
ouvrages sont plutôt l'affaire du démiurge, ou simplement de quelque démon constructeur, - si donc

j'étais démiurge ou démon, ce sont ces insectes que j'aurais pris pour modèles de l'homme. J'aurais voulu

que, comme eux, l'homme accomplît d'abord, à l'état de larve, les travaux dégoûtants par lesquels il se

nourrit. En cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait point avili l'amour. Puis j'aurais

fait en sorte que, dans une transformation dernière, l'homme et la femme, déployant des ailes

étincelantes, vécussent de rosée et de désir et mourussent dans un baiser. J'aurais de la sorte donné à leur

existence mortelle l'amour en récompense et pour couronne. Et cela aurait été mieux ainsi. Mais je n'ai

pas créé le monde, et le démiurge qui s'en est chargé n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il ait

consulté les philosophes et les gens d'esprit.

*
* *

C'est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques diffèrent essentiellement des vérités
vulgaires. Elles n'en diffèrent que par l'étendue et la précision. Au point de vue pratique, c'est là une

différence considérable. Mais il ne faut pas oublier que l'observation du savant s'arrête à l'apparence et au

phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien savoir de la véritable nature des choses. Un

oeil armé du microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas

autrement. Le savant multiplie les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est impossible de

modifier en rien le caractère essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes

qui nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'à nous, de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale à la science, c'est s'exposer à de cruels mécomptes. On croyait, il y a trois cents
ans, que la terre était le centre de la création. Nous savons aujourd'hui qu'elle n'est qu'une goutte figée du

soleil. Nous savons quels gaz brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons que l'univers,

dans lequel nous sommes une poussière errante, enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons

qu'il naît sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle été changée par de si

prodigieuses découvertes? Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits enfants? En

sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le coeur en bat-il autrement dans la poitrine des

héros? Non! non! que la terre soit grande ou petite, il n'importe à l'homme. Elle est assez grande pourvu

qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La souffrance et l'amour, voilà les deux sources jumelles de son

inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue! Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en

nous, tout ce qui donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons le courage, nous lui

devons toutes les vertus. La terre n'est qu'un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si l'on

ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le

reste n'est rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni génie. Qu'est-ce que le génie, sinon l'art de charmer la

souffrance? C'est sur le sentiment seul que la morale repose naturellement. De très grands esprits ont

nourri, je le sais, d'autres espérances. Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rêve d'une morale

scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près illimitée. Il croyait qu'elle changerait le

monde, parce qu'elle perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse nous diviniser. A

vrai dire, je n'en ai guère l'envie. Je ne sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma faiblesse

m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d'être.

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