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Anatole France - La Rôtisserie de la Reine Pédauque

tomber dans le jansénisme. Car la solidité de son esprit ne se laissait point ébranler par la violence des
doctrines téméraires, et je puis attester devant Dieu la pureté de sa foi. Il avait une grande connaissance

du monde, acquise dans la fréquentation de toutes sortes de compagnies. Cette expérience l'aurait

beaucoup servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute composées, à l'exemple de M. Rollin, si

le loisir et le temps ne lui eussent fait défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son génie. Ce que je

rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mémoires. Et comme Aulu-Gelle, qui conféra

les plus beaux endroits des philosophes en ses Nuits attiques, comme Apulée, qui mit dans sa

Métamorphose
les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir
un miel exquis. Je ne saurais néanmoins me flatter au point de me croire l'émule de ces deux grands

auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures,

que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais

quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra qu'une âme candide pouvait seule s'exprimer dans un

langage si simple et si uni. J'ai toujours passé pour très naïf dans les compagnies où j'ai vécu. Cet écrit ne

peut que continuer cette opinion après ma mort.

J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier. Mon père, Léonard Ménétrier, était rôtisseur rue
Saint-Jacques à l'enseigne de la Reine Pédauque, qui, comme on sait, avait les pieds palmés à la

façon des oies et des canards.

Son auvent s'élevait vis-à-vis de Saint-Benoît-le-Bétourné, entre madame Gilles, mercière aux
Trois-Pucelles
, et M. Blaizot, libraire à l'Image Sainte-Catherine, non loin du Petit
Bacchus
, dont la grille, ornée de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il m'aimait beaucoup
et quand, après souper, j'étais couché dans mon petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un après l'autre

mes doigts, en commençant par le pouce, et disait:

- Celui-là l'a tué, celui-là l'a plumé, celui-là l'a fricassé, celui-là l'a mangé. Et le petit Riquiqui, qui n'a
rien du tout.

"Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la main.

Et il riait très fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mère affirmait que le sourire restait encore sur
mes lèvres le lendemain matin.

Mon père était bon rôtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il portait, aux jours de fête, la bannière des
rôtisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent était brodé avec son gril et une palme d'or. Il avait coutume

de me dire:

- Jacquot, ta mère est une sainte et digne femme.

C'est un propos qu'il se plaisait à répéter. Et il est vrai que ma mère allait tous les dimanches à l'église
avec un livre imprimé en grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractère qui, disait-elle, lui tirait

les yeux hors de la tête. Mon père passait, chaque soir, une heure ou deux au cabaret du Petit

Bacchus
, que fréquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellière. Et, chaque fois qu'il en
revenait un peu plus tard que de coutume, il disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton:

- Barbe, dormez en paix. Je le disais tantôt encore au coutelier boiteux: Vous êtes une sainte et digne
femme.

J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui était en lui signe de résolution, il me parla de

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