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Anatole France - L'Étui de nacre
tronc noueux, parlaient de jeunesse et d'amour, et, çà et là, des Éros d'argile, les ailes ouvertes et la tunique envolée, se balançaient aux rameaux. A cette vue, l'ermite Célestin fronça ses sourcils blancs:
- C'est l'arbre des fées, se dit-il, et les filles du pays l'ont chargé d'offrandes, selon l'antique coutume, Ma vie se passe à lutter contre les fées, et l'on ne s'imagine pas le tracas que ces petites personnes me donnent. Elles ne me résistent pas ouvertement. Chaque année, à la moisson, j'exorcise l'arbre, selon les rites, et je leur chante l'Évangile de saint Jean.
"On ne saurait mieux faire; l'eau bénite et l'Évangile de saint Jean les mettent en fuite, et l'on n'entend plus parler de ces dames de tout l'hiver; mais elles reviennent au printemps et c'est à recommencer tous les ans.
"Elles sont subtiles; il suffit d'un buisson d'aubépine pour en abriter tout un essaim. Et elles répandent des charmes sur les jeunes garçons et sur les jeunes filles.
"Depuis que je suis vieux, ma vue a baissé et je ne les aperçois plus guère. Elles se moquent de moi, me passent sous le nez et rient à ma barbe. Mais, quand j'avais vingt ans, je les voyais dans les clairières, dansant des rondes, en chapeau de fleurs, sous un rayon de lune. Seigneur Dieu, vous qui fîtes le ciel et la rosée, soyez loué dans vos oeuvres! Mais pourquoi avez-vous fait des arbres païens et des fontaines féeriques? Pourquoi avez-vous mis sous le coudrier la mandragore qui chante? Ces choses naturelles induisent la jeunesse au péché et causent des fatigues sans nombre aux anachorètes qui, comme moi, ont entrepris de sanctifier les créatures. Si encore l'Évangile de saint Jean suffisait à chasser les démons! Mais il n'y suffit pas, et je ne sais plus que faire.
Et, comme le bon ermite s'éloignait en soupirant, l'arbre, qui était fée, lui dit dans un frais bruissement:
- Célestin, Célestin, mes bourgeons sont des oeufs, de vrais oeufs de Pâques! Alleluia! alleluia l
Célestin s'enfonça dans le bois, sans tourner la tête. Il s'avançait avec peine, par un étroit sentier, au milieu des épines qui déchiraient sa robe, quand, soudain, bondissant d'un fourré, un jeune garçon lui barra le passage. Il était à demi vêtu d'une peau de bête, et c'était plutôt un faune qu'un garçon; son regard était perçant, son nez camus, sa face riante. Ses cheveux bouclés cachaient les deux petites cornes de son front têtu; ses lèvres découvraient des dents aiguës et blanches; des poils blonds descendaient en deux pointes de son menton. Un duvet d'or brillait sur sa poitrine. Il était agile et svelte; ses pieds fourchus se dissimulaient dans l'herbe.
Célestin, qui possédait toutes les connaissances que donne la méditation, vit aussitôt à qui il avait affaire, et il leva le bras pour décrire le signe de la croix. Mais le faune, lui saisissant la main, l'empêcha d'achever ce geste puissant.
- Bon ermite, lui dit-il, ne m'exorcise pas. Ce jour est pour moi comme pour toi un jour de fête. Il ne serait pas charitable de me contrister dans le temps pascal. Si tu veux, nous cheminerons ensemble et tu verras que je ne suis pas méchant.
Célestin était, par bonheur, très versé dans les sciences sacrées. Il lui souvint à propos que saint Jérôme avait eu pour compagnons de route, dans le désert, des satyres et des centaures qui avaient confessé la vérité.
Il dit au faune:
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