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Anatole France - L'Étui de nacre
- Je croyais, lui dis-je, que le maréchal de Saxe, fort malade, se faisait porter en litière.
- Vous avez raison de le croire. Car c'est vrai et je le vis de mes yeux sur son lit volant, où il gisait tout à plat. Mais j'omettais de le dire par bon goût, bienséance, convenance et révérence. Et comme je sais comment il faut dire, j'avais mis au lieu d'un grabat un coursier impétueux. Voilà comme il faut écrire l'histoire. Monsieur, ne vous y essayez point. Vous n'avez pas l'esprit assez sublime pour y réussir... Une litière, quel attirail pour un guerrier... Donc le maréchal de Saxe, excitant un cheval indompté, brûlait de se baigner dans le sang des ennemis. La bataille qui avait commencé sévèrement se poursuivit dans la joie: on y tua beaucoup d'Anglais. Ce sont de vilains animaux. Vous savez qu'ils ont une queue au derrière.
- Je ne le savais pas, La Tulipe.
- C'est donc, monsieur, que vous n'êtes pas bien instruit. Mais je poursuis: à un certain moment de cette grande action, mon courage m'emporta presque seul, assez loin du champ de bataille, au pied d'un ravin, devant une redoute formidable, défendue par une cinquantaine de ces animaux; j'en tuai quarante et un, j'en blessai trente-quatre. Le reste prit la fuite et la redoute fut prise. Mon ardeur m'entraînant plus loin encore, je me trouvai dans un bois où l'on n'entendait plus le bruit du combat. Après avoir marché assez longtemps, je rencontrai un vieil homme qui faisait des fagots. Je lui demandai s'il n'avait pas vu, d'aventure, mon régiment que j'avais perdu. Il me fit signe que non. Débordant d'enthousiasme, je lui criai d'une voix enflée par l'ardeur de la gloire:
" - Nous sommes vainqueurs. Crie: "Vive le Roi!"
"Mais, pour toute réponse, haussant les épaules, il continua à lier son fagot. Alors, indigné de tant de bassesse, je lui enfonçai ma baïonnette dans le ventre et passai mon chemin.
"Dès le lendemain nous logeâmes chez l'habitant. On m'assigna la demeure d'un riche marchand, nommé Jean Gosbec, où je me rendis fort avant dans la nuit. J'y fus reçu par une servante assez propre qui me conduisit au grenier où elle me fit un lit. Je m'aperçus que je lui plaisais et j'en profitai pour faire d'elle à mon plaisir. Bien qu'elle fût gaillarde, ma vigueur l'étonna.
"De bon matin, je descendis de mon grenier et accostai, dans la salle basse, la drapière qui se nommait Ursule et avait bonne mine. Je l'entrepris incontinent. Elle fit quelque résistance sur ce que son mari était jaloux et la tuerait s'il la surprenait avec moi.
" - Je lui couperai le nez, lui dis-je.
"Et ces paroles la rassurèrent assez pour qu'elle ne retardât plus son plaisir, que je lui donnai incontinent. Au moment où j'y travaillais de bon coeur, elle poussa tout à coup un cri de frayeur à l'aspect de son mari qui était entré, par malencontre, dans la chambre et s'y tenait pétrifié. Il ne pouvait voir mon visage. Mais quand je le tournai sur lui, il fut terrifié et quitta la place sans rien dire.
"Voilà, monsieur, le récit complet de la bataille de Fontenoy.
- J'avoue, dis-je, que Voltaire n'en a pas fait un si bon.
- Je le pense bien, me dit le garde française. Mais qui était ce Voltaire? Un bourgeois, sans doute, qui n'entendait rien à la guerre. J'ai grand soif. Faites monter une chopine.
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