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Anatole France - L'Étui de nacre
- Il y a quatre-vingt-dix-neuf ans, jour pour jour, j'étais sur un guéridon avec une douzaine de camarades qui me ressemblaient comme des frères, les uns en assez bon état, les autres endommagés de la tête ou des pieds: débris héroïques d'une boîte de soldats de plomb, achetée l'année précédente à la foire Saint-Germain. La chambre était tendue de soie bleu pâle; une épinette...
Je l'interrompis:
- - La Tulipe, je connais cette histoire: c'est celle d'une visite domiciliaire au temps de la Terreur. Elle ne va pas à votre air: je la conterai moi-même, et dès demain. Dites-nous une histoire de guerre.
- Soit, reprit La Tulipe. Donnez-moi à boire et je vais vous narrer la bataille de Fontenoy, où je fus. Nous y abîmâmes les Anglais. Il y avait aussi contre nous, dans cette bataille, des Autrichiens, des Hollandais et, s'il m'en souvient, des Allemands; mais ces individus-là ne comptent pas. La France n'a qu'un seul ennemi, l'Angleterre. Nous arrivâmes sur le champ de bataille. Dès l'abord, les lauriers sous mes pas levaient de terre.
Quand nous fûmes à cinquante pas de l'ennemi, nous fîmes halte, et le Milord Charles Hay, capitaine des gardes anglaises, ôta son chapeau et nous cria:
" - Messieurs les gardes françaises, tirez.
"A quoi nos officiers répliquèrent:
" - Messieurs les gardes anglaises, à vous l'honneur. Tirez d'abord. Et ce cri fut répété par tout mon régiment, et ma voix, plus forte que les autres, les dominait. On n'entendait que moi.
- Il est resté célèbre, dis-je. D'où vous vint, La Tulipe, ce mouvement de générosité sublime, qui fait l'admiration de la postérité?
- De générosité? s'écria La Tulipe, en roulant des yeux furieux. Comment l'entendez-vous? Bonhomme, me prenez-vous pour une andouille? Regardez-moi bien. Ai-je l'air d'un jocrisse?... De générosité?... Vous me la baillez belle avec votre générosité. Ne croyez pas que je sois un homme qu'on mène voir les poules pisser. Et voulez-vous que je vous coupe les oreilles? Vous êtes un faquin. Il serait beau vraiment qu'un garde française chevronné, jusqu'à l'épaule se montrât généreux avec les goddam. Nous disions aux Anglais de tirer d'abord, parce que d'ordinaire la première salve ne fait pas grand mal à celui qui la reçoit. On la tire au hasard et sans les points de repère que donne la fumée de l'ennemi. Vous ne savez donc pas que nos règlements nous interdisent de tirer les premiers? Il faut que vous soyez bien ignorant.
- Je sais pourtant, La Tulipe, que cette première salve de Fontenoy fut, contrairement à votre dire, excessivement meurtrière.
La Tulipe en convint.
- Il est vrai; elle le fut à cause de la proximité inusitée où les Anglais se trouvaient des Français. Nos premiers rangs furent fauchés. Mais nous avions fait en cette rencontre comme nous avions appris à faire. La première vertu du militaire est de se conformer au règlement. Mais entendez la suite: cette bataille qui eut un commencement sévère se poursuivit joyeusement. On y tua beaucoup d'Anglais. Le maréchal de Saxe, monté sur un cheval fougueux, menait nos troupes au combat.
A ce coup, je l'interrompis:
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