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Anatole France - L'Étui de nacre
- Ainsi donc, la Tulipe, c'est un usage, un usage solennel? J'ai infiniment de respect pour les usages, les coutumes, les traditions, les légendes, les croyances populaires. Nous appelons cela le folk-lore, et nous en faisons des études qui nous divertissent beaucoup. La Tulipe, je vois avec grand plaisir que vous êtes traditionniste. D'un autre côté, je ne sais si je dois vous laisser sortir de cette vitrine.
- Tu le dois, dit une voix harmonieuse et pure que je n'avais pas encore entendue et que je reconnus aussitôt pour celle de la jeune femme de Tanagra qui, serrée dans les plis de son himation, se tenait debout auprès du garde française qu'elle dominait de l'élégante majesté de sa taille. Tu le dois. Toutes les coutumes transmises par les aïeux sont également respectables. Nos pères savaient mieux que nous ce qui est permis et ce qui est défendu, car ils étaient plus près des dieux. Il convient donc de laisser ce Galate accomplir les rites guerriers des ancêtres. De mon temps, ils ne portaient pas, comme celui-ci, un ridicule habit bleu à revers rouges. Ils n'étaient couverts que de leurs boucliers. Et nous en avions grand-peur. C'étaient des barbares. Toi aussi, tu es un Galate et un barbare. En vain tu as lu les poètes et les historiens, tu ne sais point ce que c'est que la beauté de la vie. Tu n'étais point à l'agora, tandis que je filais la laine de Milet, dans la cour de la maison, sous l'antique mûrier.
Je m'efforçai de répondre avec mesure:
- Belle Pannychis, ton petit peuple grec a conçu des formes dont se réjouissent à jamais les âmes et les yeux. Il a créé les arts et fondé les sciences. Pannychis, il convient de reconnaître que tu as bien parlé. La coutume doit être suivie, sans quoi elle ne serait plus la coutume. Blanche Pannychis, toi qui filais la laine de Milet, sous le mûrier antique, tu ne m'auras pas fait entendre en vain des paroles de bon conseil; sur ton avis, je permets à La Tulipe d'aller partout où la tradition l'appelle.
Alors une petite batteuse de beurre en biscuit de Sèvres, les deux mains sur sa baratte, tourna vers moi des regards suppliants.
- Monsieur, ne le laissez point partir. Il m'a promis le mariage. C'est l'amoureux des onze mille vierges. S'il s'en va, je ne le reverrai plus.
Et, cachant ses joues rondes dans son tablier, elle pleura toutes les larmes de son coeur.
Je la rassurai du mieux que je pus et j'invitai mon garde française à ne point s'attarder, après la revue, dans quelque cabaret. Il le promit et je lui souhaitai bon voyage. Mais il ne partait pas. Chose étrange, il demeurait tranquille sur sa tablette, ne bougeant pas plus que les magots qui l'entouraient. Je lui en témoignai ma surprise.
- Patience, me répondit-il. Je ne pourrais partir ainsi sous vos regards sans contrarier toutes les lois de la magie. Quand vous sommeillerez, il me sera facile de m'échapper dans un rayon de lune, car je suis subtil. Mais rien ne me presse et je puis attendre encore une heure ou deux. Pour l'instant nous n'avons rien de mieux à faire que de causer. Voulez-vous que je vous conte une histoire du vieux temps? J'en sais plus d'une.
- Contez, dit Pannychis.
- Contez, dit la batteuse de beurre.
- Contez donc, La Tulipe, fis-je à mon tour.
Il s'assit, bourra sa pipe, se versa un verre de vin, toussa et commença en ces termes:
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