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Anatole France - L'Étui de nacre

quelque image invisible.

Après un moment de silence, il reprit d'une voix très basse, qui s'éleva peu à peu:

- Elles dansent avec tant de langueur, les femmes de Syrie! J'ai connu une Juive de Jérusalem qui, dans
un bouge, à la lueur d'une petite lampe fumeuse, sur un méchant tapis, dansait en élevant ses bras pour

choquer ses cymbales. Les reins cambrés, la tête renversée et comme entraînée par le poids de ses lourds

cheveux roux, les yeux noyés de volupté, ardente et languissante, souple, elle aurait fait pâlir d'envie

Cléopâtre elle-même. J'aimais ses danses barbares, son chant un peu rauque et pourtant si doux, son

odeur d'encens, le demi-sommeil dans lequel elle semblait vivre. Je la suivais partout. Je me mêlais au

monde vil de soldats, de bateleurs et de publicains dont elle était entourée. Elle disparut un jour, et je ne

la revis plus. Je la cherchai longtemps dans les ruelles suspectes et dans les tavernes. On avait plus de

peine à se déshabituer d'elle que du vin grec. Après quelques mois que je l'avais perdue, j'appris, par

hasard, qu'elle s'était jointe à une petite troupe d'hommes et de femmes qui suivaient un jeune

thaumaturge galiléen. Il se faisait appeler Jésus le Nazaréen [Le Nazaréen, c'est-à-dire le saint. Les

éditions antérieures portaient Jésus de Nazareth; mais il ne paraît pas qu'on connût une ville de Nazareth

au premier siècle de l'ère chrétienne.], et il fut mis en croix pour je ne sais quel crime. Pontius, te

souvient-il de cet homme?

Pontius Pilatus fronça les sourcils et porta la main à son front comme quelqu'un qui cherche dans sa
mémoire. Puis, après quelques instants de silence:

- Jésus? murmura-t-il, Jésus le Nazaréen? Je ne me rappelle pas.

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AMYCUS ET CÉLESTIN

À Georges de Porto-Riche.

Prosterné au seuil de sa grotte sauvage, l'ermite Célestin passa en prières la vigile de Pâques, cette nuit
angélique pendant laquelle les démons frémissants sont précipités dans l'abîme. Et tandis que les ombres

couvraient la terre, à l'heure où l'Ange exterminateur avait plané sur l'Égypte, Célestin frissonna, saisi

d'angoisse et d'inquiétude. Il entendait au loin dans la forêt les miaulements des chats sauvages et la voix

flûtée des crapauds; plongé dans les ténèbres impures, il doutait que le mystère glorieux pût s'accomplir.

Mais, quand il vit poindre le jour, l'allégresse avec l'aube entra dans son coeur; il connut que le Christ

était ressuscité et il s'écria:

- Jésus est sorti du tombeau! l'amour a vaincu la mort, alleluia! Il s'élève radieux du pied de la colline!
alleluia! La création est refaite et réparée. L'ombre et le mal sont dissipés; la grâce et la lumière se

répandent sur le monde. Alleluia!

Une alouette, qui s'éveillait dans les blés, lui répondit en chantant:

- Il est ressuscité. J'ai rêvé de nids et d'oeufs, d'oeufs blancs, tiquetés de brun. Alleluia! Il est ressuscité!

Et l'ermite Célestin sortit de sa grotte pour aller, à la chapelle voisine, solenniser le saint jour de Pâques.

Comme il traversait la forêt, il vit au milieu d'une clairière un beau hêtre dont les bourgeons gonflés
laissaient déjà échapper des petites feuilles d'un vert tendre; des guirlandes de lierre et des bandelettes de

laine étaient suspendues aux branches, qui descendaient jusqu'à terre; des tablettes votives, attachées au

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