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Anatole France - L'Étui de nacre

Il examine le canapé, le déclare suspect et y enfonce à cinq ou six reprises son sabre dans toute sa
longueur. Il ne trouve rien encore de ce qu'il cherche, pousse un affreux juron et donne à ses hommes

l'ordre du départ.

Il est déjà à la porte quand, se retournant vers Julie le poing tendu:

- Tremble de me revoir; je suis le peuple souverain!

Et il sort le dernier.

Enfin, ils sont partis. Elle entend le bruit de leurs pas se perdre dans l'escalier. Elle est sauvée! Son
imprudence ne l'a point trahi, lui! Elle court, avec un rire mutin embrasser son Émile qui dort les poings

fermés, comme si tout n'avait pas été bouleversé autour de son berceau.

LE PETIT SOLDAT DE PLOMB

Cette nuit-là, comme la fièvre de l' "influenza" m'empêchait de dormir, j'entendis très distinctement trois
coups frappés sur la glace d'une vitrine qui est à côté de mon lit et dans laquelle vivent pêle-mêle des

figurines en porcelaine de Saxe ou en biscuit de Sèvres, des statuettes en terre cuite de Tanagra ou de

Myrina, des petits bronzes de la Renaissance, des ivoires japonais, des verres de Venise, des tasses de

Chine, des boîtes en vernis Martin, des plateaux de laque, des coffrets d'émail; enfin, mille riens que

j'aime pour le fini du travail ou la beauté de la matière. Les coups étaient légers, mais parfaitement nets et

je reconnus, à la lueur de la veilleuse, que c'était un petit soldat de plomb, logé dans le meuble, qui

essayait de se donner la liberté. Il y réussit, et, bientôt, sous son poing, la porte vitrée s'ouvrit toute

grande. A vrai dire, je ne fus pas surpris plus que de raison. Ce petit soldat m'a toujours eu l'air d'un fort

mauvais sujet. Et depuis deux ans que madame G. M... me l'a donné, je m'attends de sa part à toutes les

impertinences. Il porte l'habit blanc bordé de bleu: c'est un garde française, et l'on sait que ce régiment-là

ne se distinguait point par la discipline.

- Holà! criai-je, la Fleur, Brindamour, La Tulipe! ne pourriez-vous faire moins de bruit et me laisser
reposer en paix, car je suis fort souffrant?

Le drôle me répondit en grognant:

- Tel que vous me voyez, bourgeois, il y a cent ans que j'ai pris la Bastille, ensuite de quoi on vida
nombre de pots. Je ne crois pas qu'il reste beaucoup de soldats de plomb aussi vieux que moi. Bonne

nuit, je vais à la parade.

- La Tulipe, répondis-je sévèrement, votre régiment fut cassé par ordre de Louis XVI le 31 août 1789.
Vous ne devez plus aller à aucune parade. Restez dans cette vitrine.

La Tulipe se frisa la moustache et, me regardant du coin de l'oeil avec mépris:

- Quoi, me dit-il, ne savez-vous pas que, chaque année, dans la nuit du 31 décembre, pendant le sommeil
des enfants, la grande revue des soldats de plomb défile sur les toits, au milieu des cheminées qui fument

joyeusement, et d'où s'échappent encore les dernières cendres de la bûche de Noël? C'est une cavalcade

éperdue, où chevauche maint cavalier qui n'a plus de tête. Les ombres de tous les soldats de plomb qui

périrent à la guerre passent ainsi dans un tourbillon infernal. Ce ne sont que baïonnettes tordues et sabres

brisés. Et les âmes des poupées mortes, toutes pâles au clair de lune, les regardent passer.

Ce discours me laissa perplexe.

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