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Anatole France - L'Étui de nacre
fait; elle prend les papiers à brassée et les jette sous le canapé dont la housse traîne à terre. Quelques lettres se répandent sur le tapis; elle les repousse du pied, saisit un livre et se jette dans un fauteuil.
Le président du district entre suivi de douze piques. C'est un ancien rempailleur, nommé Brochet, qui grelotte la fièvre et dont les yeux sanglants nagent dans une perpétuelle horreur.
Il fait signe à ses hommes de garder les issues, et s'adressant à Julie:
- Citoyenne, nous venons d'apprendre que tu es en correspondance avec des agents de Pitt, des émigrés et des conspirateurs des prisons. Au nom de la loi, je viens saisir tes papiers. Il y a longtemps que tu m'étais désignée comme une aristocrate de la plus dangereuse espèce. Le citoyen Rapoix, qui est devant tes yeux (et il désigna un de ses hommes), a avoué que dans le grand hiver de 1789, tu lui as donné de l'argent et des vêtements pour le corrompre. Des magistrats modérés et dépourvus de civisme t'ont épargnée trop longtemps. Mais je suis le maître à mon tour, et tu n'échapperas pas à la guillotine. Livre-nous tes papiers, citoyenne.
- Prenez-les vous-même, dit Julie, mon secrétaire est ouvert.
Il y restait encore quelques billets de naissance, de mariage, ou de mort, des mémoires de fournisseurs et des titres de rente que Brochet examinait un à un. Il les tâtait et les retournait comme un homme défiant, qui ne sait pas bien lire, et disait de temps à autre: "Mauvais! Le nom du ci-devant roi n'est pas effacé, mauvais, mauvais, cela!"
Julie en augure que la visite sera longue et minutieuse. Elle ne peut se défendre de jeter un regard furtif du côté du canapé et elle voit un coin de lettre qui passe sous la housse comme l'oreille blanche d'un chat. A cette vue, son angoisse cesse tout à coup. La certitude de sa perte met dans son esprit une tranquille assurance et sur son visage un calme tout semblable à celui de la sécurité. Elle est certaine que les hommes verront ce bout de papier qu'elle voit. Blanc sur le tapis rouge, il crève les yeux. Mais elle ne sait pas s'ils le découvriront tout de suite ou s'ils tarderont à le voir. Ce doute l'occupe et l'amuse. Elle se fait dans ce moment tragique une sorte de jeu d'esprit à regarder les patriotes s'éloigner ou s'approcher du canapé.
Brochet, qui en a fini avec les papiers du bonheur-du-jour, s'impatiente et jure qu'il trouvera bien ce qu'il cherche.
Il culbute les meubles, retourne les tableaux et frappe du pommeau de son sabre sur les boiseries pour découvrir les cachettes. Il n'en découvre point. Il fait sauter le panneau de glace pour voir s'il n'y a rien derrière. Il n'y a rien.
Pendant ce temps, ses hommes lèvent quelques lames de parquet. Ils jurent qu'une gueuse d'aristocrate ne se moquera pas des bons sans-culottes. Mais aucun d'eux n'a vu la petite corne blanche qui passe sous la housse du canapé.
Ils emmènent Julie dans les autres pièces de l'appartement et demandent toutes les clefs. Ils défoncent les meubles, font voler les vitres en éclats, crèvent les chaises, éventrent les fauteuils. Et ils ne trouvent rien.
Pourtant Brochet ne désespère pas encore, il retourne dans la chambre à coucher.
- Nom de Dieu! les papiers sont ici; j'en suis sûr!
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