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Anatole France - L'Étui de nacre

Elle l'embrasse; elle le porte dans le lit d'où il s'est échappé, puis elle revient s'asseoir devant le
bonheur-du-jour. Elle regarde tour à tour la flamme qui brille dans l'âtre et les lettres d'où s'échappent des

fleurs séchées. Il lui en coûte de les brûler. Il le faut pourtant. Car ces lettres, si elles étaient découvertes,

feraient envoyer à la guillotine celui qui les a écrites et celle qui les a reçues. S'il ne s'agissait que d'elle,

elle ne les brûlerait pas, tant elle est lasse de disputer sa vie aux bourreaux. Mais elle songe à lui, proscrit,

dénoncé, recherché, qui se cache dans quelque grenier à l'autre bout de Paris. Il suffit d'une de ces lettres

pour retrouver ses traces et le livrer à la mort.

Pierre dort chaudement dans le cabinet voisin; la cuisinière et Nanon se sont retirées dans les chambres
hautes. Le grand silence du temps de neige règne au loin. L'air vif et pur active la flamme du foyer. Julie

va brûler ces lettres, et c'est une tâche qu'elle ne pourra accomplir, elle le sait, sans de profondes et tristes

songeries. Elle va brûler ces lettres, mais non pas sans les relire.

Les lettres sont bien en ordre, car Julie met dans tout ce qui l'entoure l'exactitude de son esprit.

Celles-ci, déjà jaunies, datent de trois ans, et Julie revit dans le silence de la nuit les heures enchantées.
Elle ne livre une page aux flammes qu'après en avoir épelé dix fois les syllabes adorées.

Le calme est profond autour d'elle. D'heure en heure, elle va à la fenêtre, soulève le rideau, voit dans
l'ombre silencieuse le clocher de Saint-Germain-des-Prés argenté par la lune, puis reprend son oeuvre de

lente et pieuse destruction. Et comment ne pas boire une dernière fois ces pages délicieuses? Comment

livrer aux flammes ces lignes si chères avant de les avoir à jamais imprimées dans son coeur? Le calme

est profond autour d'elle, son âme palpite de jeunesse et d'amour.

Elle lit:

"Absent, je vous vois, Julie. Je marche environné des images que ma pensée fait naître. Je vous vois, non
point immobile et froide, mais vive, animée, toujours diverse et toujours parfaite. J'assemble autour de

vous, dans mes rêves, les plus magnifiques spectacles de l'univers. Heureux, l'amant de Julie! Tout le

charme, parce qu'il voit tout en elle. En l'aimant il aime vivre; il admire ce monde qu'elle éclaire; il chérit

cette terre qu'elle fleurit. L'amour lui révèle le sens caché des choses. Il comprend les formes infinies de

la création; elles lui montrent toutes l'image de Julie; il entend les voix sans nombre de la nature; elles lui

murmurent toutes le nom de Julie. Il noie ses regards avec délices dans la lumière du jour, en songeant

que cette heureuse lumière baigne aussi le visage de Julie, et jette comme une caresse divine sur la plus

belle des formes humaines. Ce soir les premières étoiles le feront tressaillir; il se dira: elle les regarde

peut-être en ce moment. Il la respire dans tous les parfums de l'air. Il veut baiser la terre qui la porte...

"Ma Julie, si je dois tomber sous la hache des proscripteurs, si je dois, comme Sidney, mourir pour la
liberté, la mort elle-même ne pourra retenir dans l'ombre où tu ne seras pas mes mânes indignés. Je

volerai vers toi, ma bien-aimée. Souvent mon âme reviendra flotter en ta présence. "

Elle lit et songe. La nuit s'achève. Déjà une lueur blême traverse les rideaux: c'est le matin. Les servantes
ont commencé leur travail. Elle veut achever le sien. N'a-t-elle pas entendu des voix? Non, le calme est

profond autour d'elle...

Le calme est profond; c'est que la neige étouffe le son des pas. On vient, on est là. Des coups ébranlent la
porte.

Cacher les lettres, fermer le bonheur-du-jour, elle n'en a plus le temps. Tout ce qu'elle peut faire, elle le

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