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Anatole France - L'Étui de nacre
chambre où l'on a déjà renfermé cinq ou six prisonnières, car la maison est encombrée. En vain elle verse chaque jour son trop-plein au tribunal révolutionnaire et à la guillotine; chaque jour les comités l'emplissent de nouveau.
Dans la cour, Fanny voit une jeune femme occupée à graver un chiffre sur l'écorce de l'arbre, et reconnaît Antoinette d'Auriac, son amie d'enfance.
- Toi ici, Antoinette?
- Toi ici, Fanny? Fais mettre ton lit près du mien. Nous aurons bien des choses à nous dire.
- Bien des choses... Et monsieur d'Auriac, Antoinette?
- Mon mari? Ma foi, ma chérie, je l'avais un peu oublié. C'était injuste. Il a toujours été parfait pour moi... Je pense qu'en ce moment il est en prison quelque part.
- Et que fais-tu là, Antoinette?
- Chut!... Quelle heure est-il? S'il est cinq heures, l'ami dont j'unis sur cette écorce le nom au mien n'est plus de ce monde, car il a passé à midi au tribunal révolutionnaire. Il se nommait Gesrin et était volontaire à l'armée du Nord. Je l'ai connu dans cette prison. Nous avons passé ensemble de douces heures, au pied de cet arbre. C'était un jeune homme de mérite... Mais il faut que je m'occupe de t'installer ici, ma belle.
Et, saisissant Fanny par la taille, elle l'entraîna dans la chambre où elle avait un lit, et elle obtint du porte-clefs qu'il ne séparât pas les deux amies.
Elles convinrent de laver, ensemble, dès le lendemain matin, le carreau de leur chambre.
Le repas du soir, servi maigrement par un gargotier patriote, se prenait en commun. Chaque prisonnier apportait son assiette et son couvert de bois (il était interdit d'en avoir en métal), et recevait sa portion de porc aux choux. Fanny vit à cette table grossière des femmes dont la gaieté l'étonna. Comme madame d'Auriac, elles étaient coiffées avec étude et portaient de fraîches toilettes. Près de mourir, elles gardaient l'envie de plaire. Leur conversation était galante comme leur personne, et Fanny fut bientôt instruite des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous les verrous, dans ces préaux sombres où la mort aiguillonnait l'amour. Alors, prise d'un indicible trouble, elle se sentit un grand désir de presser une main dans la sienne.
Il lui souvint de celui qui l'aimait et à qui elle ne s'était pas donnée, et un regret aussi cruel qu'un remords déchira son coeur. Des larmes ardentes comme la volupté roulèrent sur ses joues. A la lueur du lampion fumeux qui éclairait le repas, elle observait ses compagnes dont les yeux brillaient de fièvre, et elle songeait:
- Nous allons mourir ensemble. D'où vient que je suis triste et que mon âme est troublée, quand, pour ces femmes, la vie et la mort sont également légères?
Et elle pleura toute la nuit sur son grabat.
II
Vingt longs jours monotones ont passé lourdement. La cour où les amants vont chercher le silence et
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