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Anatole France - L'Étui de nacre
le teint bon, et s'en alla d'un pas léger jusqu'à la maison basse qui fait le coin des rues de Seine et Mazarine. C'est là que logeait le citoyen Lardillon, substitut de l'accusateur public au tribunal révolutionnaire, homme serviable, qu'André avait connu capucin à Angers et sans-culotte à Paris.
Il sonna. Après quelques minutes de silence, une figure parut à travers un judas grillé et le citoyen Lardillon, s'étant assuré prudemment de la mine et du nom du visiteur, ouvrit enfin la porte du logis. Il avait la face pleine, le teint fleuri, l'oeil brillant, la bouche humide et l'oreille rouge. Son apparence était d'un homme jovial, mais craintif. Il conduisit André dans la première pièce de son appartement.
Une petite table ronde, de deux couverts, y était servie. On y voyait un poulet, un pâté, un jambon, une terrine de foie gras et des viandes froides couvertes de gelée. A terre, trois bouteilles rafraîchissaient dans un seau. Un ananas, des fromages et des confitures couvraient la tablette de la cheminée. Des flacons de liqueurs étaient posés sur un bureau encombré de dossiers.
Par une porte entrouverte, on apercevait dans la chambre voisine un grand lit défait.
- Citoyen Lardillon, dit André, je viens te demander un service.
- Citoyen, je suis prêt à te le rendre, s'il n'en coûte rien à la sûreté de la République.
André lui répondit en souriant:
- Le service que je te demande s'accordera parfaitement avec la sécurité de la République et la tienne.
Sur un signe de Lardillon, André s'assit.
- Citoyen substitut, dit-il, tu sais que depuis deux ans je conspire contre tes amis et que je suis l'auteur de l'écrit intitulé: Les Sans-culottes dévoilés. Tu ne me feras pas de faveur en m'arrêtant; tu ne feras que ton devoir. Aussi, n'est-ce pas là le service que je te demande. Mais écoute-moi: j'aime, et ma maîtresse est en prison.
Lardillon inclina la tête avec bienveillance.
- Je sais que tu n'es pas insensible, citoyen Lardillon; je te prie de me réunir à celle que j'aime et de m'envoyer immédiatement à Port-Libre.
Eh! eh! dit Lardillon avec un sourire sur ses lèvres à la fois fines et fortes, c'est plus que la vie, c'est le bonheur que tu me demandes, citoyen.
Il allongea le bras du côté de la chambre à coucher et cria:
- Épicharis! Épicharis!
Une grande femme brune apparut, les bras et la gorge nus, en chemise et en jupon, une cocarde dans les cheveux.
- Ma nymphe, lui dit Lardillon en l'attirant sur ses genoux, contemple le visage de ce citoyen et ne l'oublie jamais! Comme nous, Épicharis, il est sensible; comme nous, il sait que la séparation est le plus grand des maux. Il veut aller en prison et à la guillotine avec sa maîtresse. Épicharis, peut-on lui refuser ce bienfait?
- Non, répondit la fille en tapotant les joues du moine en carmagnole.
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