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Anatole France - L'Étui de nacre

Comme elle prenait ces dispositions, un grand bruit de souliers, de sabots, de crosses et de voix rauques
éclata dans l'escalier. Ce fut, pour moi, je l'avoue, une minute terrible; mais le bruit monta peu à peu

au-dessus de nos têtes. Nous comprîmes que la garde, conduite par la cuisinière jacobine, fouillait

d'abord les greniers. Le plafond craquait; on entendait des menaces, de gros rires, des coups de pied et

des coups de baïonnette dans les cloisons. Nous respirions, mais il n'y avait pas une seconde à perdre.

J'aidai Planchonnet à se couler dans l'espace ménagé sous les matelas.

En nous regardant faire, madame de Luzy secouait la tête. Le lit, ainsi bouleversé, avait un air suspect.

Elle essaya de le refaire exactement; mais n'y put parvenir.

- Il faut que je m'y mette, dit-elle.

Elle regarda à la pendule; il était sept heures du soir. Elle songea qu'on ne trouverait pas naturel qu'elle
fût couchée si tôt. Quant à se dire malade, il n'y fallait pas songer: la cuisinière jacobine découvrirait la

ruse.

Elle demeura ainsi songeuse quelques secondes; puis, tranquillement, simplement, elle se déshabilla
devant moi, se mit au lit et m'ordonna de retirer mes souliers, mon habit et ma cravate:

- Il faut que vous soyez mon amant et qu'ils nous surprennent. Quand ils viendront, vous n'aurez pas eu le
temps de réparer le désordre de votre toilette. Vous leur ouvrirez en veste [La veste se portait sous l'habit.

C'était une sorte de gilet, plus long que les nôtres, et auquel étaient attachées de longues manches.], les

cheveux défaits.

Toutes nos dispositions étaient prises quand la troupe civile descendit du grenier en sacrant et pestant.

Le malheureux Planchonnet fut saisi d'un tel tremblement qu'il secouait tout le lit. De plus, sa respiration
était si forte, qu'on en devait entendre le sifflement jusque dans le corridor.

- C'est dommage, murmura madame de Luzy, j'étais si contente de mon petit artifice. Enfin! ne
désespérons point, et que Dieu nous aide!

Un poing rude secoua la porte.

- Qui frappe? demanda Pauline.

- Les représentants de la nation.

- Ne pouvez-vous attendre un moment?

- Ouvre, ou nous brisons la porte!

- Mon ami, allez ouvrir.

Tout à coup, par une espèce de miracle, Planchonnet cessa de trembler et de râler.

III

C'est Lubin qui entra le premier, ceint de son écharpe et suivi d'une douzaine de piques. Tournant
alternativement ses regards sur madame de Luzy et sur moi:

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