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Anatole France - L'Étui de nacre

accusateurs. Que dis-je, cent fois! C'était tous les jours, à toutes les heures. Et pourtant, je devais faire
exécuter leur loi comme la nôtre, puisque Rome m'instituait non point le destructeur, mais l'appui de

leurs coutumes, et que j'étais sur eux les verges et la hache. Dans les premiers temps, j'essayai de leur

faire entendre raison; je tentais d'arracher leurs misérables victimes au supplice. Mais cette douceur les

irritait davantage; ils réclamaient leur proie en battant de l'aile et du bec autour de moi comme des

vautours. Leurs prêtres écrivaient à César que je violais leur loi, et leurs suppliques, appuyées par

Vitellius, m'attiraient un blâme sévère. Que de fois, il me prit envie d'envoyer ensemble, comme disent

les Grecs, aux corbeaux les accusés et les juges!

"Ne crois pas, Lamia, que je nourrisse des rancunes impuissantes et des colères séniles contre ce peuple
qui a vaincu en moi Rome et la paix. Mais je prévois l'extrémité où ils nous réduiront tôt ou tard. Ne

pouvant les gouverner, il faudra les détruire. N'en doute point; toujours insoumis, couvant la révolte dans

leur âme échauffée, ils feront éclater un jour contre nous une fureur auprès de laquelle la colère des

Numides et les menaces des Parthes ne sont que des caprices d'enfant. Ils nourrissent dans l'ombre des

espérances insensées et méditent follement notre ruine. En peut-il être autrement, tant qu'ils attendent sur

la foi d'un oracle, le prince de leur sang qui doit régner sur le monde? On ne viendra pas à bout de ce

peuple, Il faut qu'il ne soit plus. Il faut détruire Jérusalem de fond en comble. Peut-être, tout vieux que je

suis, me sera-t-il donné de voir le jour où tomberont ses murailles, où la flamme dévorera ses maisons,

où ses habitants seront passés au fil de l'épée, où l'on sèmera le sel sur la place où fut le Temple. Et ce

jour-là je serai enfin justifié.

Lamia s'efforça de ramener l'entretien sur un ton plus doux.

- Pontius, dit-il, je m'explique sans peine et tes vieux ressentiments et tes pressentiments sinistres. Certes,
ce que tu as connu du caractère des Juifs n'est pas à leur avantage. Mais moi, qui vivais à Jérusalem, en

curieux, et qui me mêlais au peuple, j'ai pu découvrir chez ces hommes des vertus obscures, qui te furent

cachées. J'ai connu des Juifs pleins de douceur, dont les moeurs simples et le coeur fidèle me rappelaient

ce que nos poètes ont dit du vieillard d'Ébalie. Et toi-même, Pontius, tu as vu expirer sous le bâton de tes

légionnaires des hommes simples qui, sans dire leur nom, mouraient pour une cause qu'ils croyaient

juste. De tels hommes ne méritent point nos mépris. Je parle ainsi, parce qu'il convient de garder en

toutes choses la mesure et l'équité. Mais j'avoue n'avoir jamais éprouvé pour les Juifs une vive

sympathie. Les Juives, au contraire, me plaisaient beaucoup. J'étais jeune alors, et les Syriennes me

jetaient dans un grand trouble des sens. Leur lèvre rouge, leurs yeux humides et brillant dans l'ombre,

leurs longs regards, me pénétraient jusqu'aux moelles. Fardées et peintes, sentant le nard et la myrrhe,

macérées dans les aromates, leur chair est d'un goût rare et délicieux.

Pontius entendit ces louanges avec impatience.

- Je n'étais pas homme à tomber dans les filets des Juives, dit-il, et puisque tu m'amènes à le dire, Lamia,
je n'ai jamais approuvé ton incontinence. Si je ne t'ai pas assez marqué autrefois que je te tenais pour très

coupable d'avoir séduit, à Rome, la femme d'un consulaire, c'est qu'alors tu expiais durement ta faute. Le

mariage est sacré chez les patriciens; c'est une institution sur laquelle Rome s'appuie. Quant aux femmes

esclaves ou étrangères, les relations qu'on peut nouer avec elles seraient de peu de conséquence, si le

corps ne s'y habituait à une honteuse mollesse. Souffre que je te dise que tu as trop sacrifié à la Vénus des

carrefours; et ce dont je te blâme surtout, Lamia, c'est de ne t'être pas marié selon la loi et de n'avoir pas

donné des enfants à la République, comme tout bon citoyen doit le faire.

Mais l'exilé de Tibère n'écoutait plus le vieux magistrat. Ayant vidé sa coupe de Falerne, il souriait à

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