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Anatole France - L'Étui de nacre
Madame de Luzy semblait plus calme à mesure que le danger se rapprochait.
- Montons au second étage, dit-elle; nous pourrons voir, à travers les jalousies, ce qui se passe dehors.
Mais à peine avions-nous ouvert la porte, que nous vîmes, sur le palier, un homme livide, défait, dont les dents claquaient, dont les genoux s'entrechoquaient. Ce spectre murmurait d'une voix étouffée:
- Sauvez-moi, cachez-moi!... Ils sont là... Ils ont forcé ma porte, envahi mon jardin. Ils viennent...
II
Madame de Luzy, reconnaissant Planchonnet, le vieux philosophe qui habitait la maison voisine, lui demanda tout bas:
- Ma cuisinière vous a-t-elle vu? Elle est jacobine!
- Personne ne m'a vu.
- Dieu soit loué, mon voisin!
Elle l'entraîna dans sa chambre à coucher où je les suivis. Il fallait aviser, il fallait trouver quelque cachette où elle pût garder Planchonnet plusieurs jours, plusieurs heures au moins, le temps de tromper et de lasser ceux qui le cherchaient. Il fut convenu que j'observerais les alentours et que, sur le signal que je donnerais, le pauvre ami sortirait par la petite porte du jardin.
En attendant, il ne pouvait se tenir debout. C'était un homme étonné.
Il essaya de faire entendre qu'il était recherché, lui, l'ennemi des prêtres et des rois, pour avoir conspiré avec M. de Cazotte contre la Constitution et s'être joint, le 10 Août, aux défenseurs des Tuileries. C'était une indigne calomnie. La vérité était que Lubin le poursuivait de sa haine, Lubin, naguère son boucher, qu'il avait voulu cent fois bâtonner pour lui apprendre à mieux peser sa viande et qui maintenant présidait la section où il avait eu son étal.
En murmurant ce nom d'une voix étranglée, il crut voir Lubin lui-même, et se cacha la face dans les mains. On heurtait à la porte de la chambre. Madame de Luzy poussa le vieillard derrière un paravent et ouvrit. C'était la cuisinière qui venait l'avertir que la municipalité était à la grille, avec la garde nationale, et qu'ils venaient faire une perquisition.
- Ils disent, ajouta la fille, que Planchonnet est dans la maison. Moi, je sais bien que non, que vous ne cacheriez pas un scélérat de cette espèce; mais ils ne veulent pas me croire.
- Eh bien, qu'ils montent! répondit madame de Luzy avec tranquillité. Faites-leur visiter toute la maison, de la cave au grenier.
En entendant ce dialogue, le pauvre Planchonnet s'était évanoui derrière son paravent, où je parvins à grand-peine à le ranimer, en lui jetant de l'eau sur les tempes. Quand ce fut fait:
- Mon ami, dit tout bas la jeune femme au vieillard, fiez-vous à moi. Rappelez-vous- que les femmes sont rusées.
Aussitôt, elle tira le lit un peu en avant de l'alcôve, défit la couverture et, avec mon aide, disposa les trois matelas de manière à ménager, du côté de la ruelle, un espace vide.
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