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Anatole France - L'Étui de nacre
- Comprenez-vous maintenant, mon ami, que nous ne sommes jamais seuls, et qu'il est des mots que je ne pourrai pas entendre tant qu'un souffle venu de l'Océan passera dans les feuilles des chênes?
Les voix des deux vieillards se rapprochaient.
- Dieu, c'est le bien, disait Duvernay.
- Dieu, c'est le mal, disait Franchot, et nous le supprimerons.
Tous deux, en même temps que Germain, prirent congé de Sophie.
- Adieu, messieurs, leur dit-elle. Crions: "Vive la liberté et vive le roi!" Et vous, mon voisin, ne nous empêchez pas de mourir quand nous en aurons besoin.
MADAME DE LUZY
À Marcel Proust.
[Manuscrit du 15 septembre 1792.]
I
Quand j'entrai, Pauline de Luzy me tendit la main. Puis nous gardâmes un moment le silence. Son écharpe et son chapeau de paille reposaient négligemment sur un fauteuil.
La prière d'Orphée était ouverte sur l'épinette. S'approchant de la fenêtre, elle regarda le soleil descendre à l'horizon sanglant.
- Madame, lui dis-je enfin, vous souvient-il des paroles que vous avez prononcées, il y a deux ans jour pour jour, au pied de cette colline, au bord du fleuve vers lequel vous tournez en ce moment les yeux?
"Vous souvient-il que, tendant une main prophétique, vous m'avez fait voir par avance les jours d'épreuve, les jours de crime et d'épouvante? Vous avez arrêté sur mes lèvres l'aveu de mon amour, et vous m'avez dit: "Vivez, combattez pour la justice et pour la liberté."
Madame, depuis que votre main, que je n'ai pas assez couverte de larmes et de baisers, m'a montré la voie, j'ai marché hardiment. Je vous ai obéi, j'ai écrit, j'ai parlé. Pendant deux ans, j'ai combattu sans trêve les brouillons faméliques qui sèment le trouble et la haine, les tribuns qui séduisent le peuple par les démonstrations convulsives d'un faux amour et les lâches qui sacrifient aux dominations prochaines.
Elle m'arrêta d'un geste et me fit signe d'écouter. Nous entendîmes alors venir, à travers l'air embaumé du jardin, où chantaient les oiseaux, des cris lointains de mort: "A la lanterne, l'aristocrate!..."
Pâle, immobile, elle tenait un doigt sur la bouche.
- C'est, repris-je, quelque malheureux qu'ils poursuivent. Ils font des visites domiciliaires et des arrestations nuit et jour dans Paris. Peut-être vont-ils entrer ici. Je dois me retirer pour ne pas vous compromettre; bien que peu connu dans ce quartier, je suis, par le temps qui court, un hôte dangereux.
- Restez! me dit-elle.
Pour la seconde fois, des cris déchirèrent l'air paisible du soir. Ils étaient mêlés de bruits de pas et de coups de feu. Ils se rapprochaient; on entendait: "Fermez les issues, qu'il ne s'échappe pas, le scélérat!"
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