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Anatole France - L'Étui de nacre

à favoriser le choeur des vierges aux dépens de celui des douairières.

- Je ne sais, répondit la jeune femme d'une voix lente, en levant les yeux, je ne sais de quel prix sont aux
yeux des anges ces pauvres charmes formés du limon de la terre; mais je crois que la puissance divine

saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que votre physique et

votre chimie ne pourront jamais y parvenir en ce monde. Vous qui êtes athée, monsieur Franchot, et qui

ne croyez pas que Dieu règne dans les cieux, vous ne pouvez rien comprendre à la Révolution qui est

l'avènement de Dieu sur la terre.

Elle se leva.

La nuit était venue, et l'on voyait au loin la grande ville s'étoiler de feux.

Tandis que les deux vieillards raisonnaient ensemble dans la gloriette, Germain offrit son bras à Sophie
et ils se promenèrent tous deux dans les sombres allées. Elle lui en contait le nom et l'histoire.

- Nous sommes dans l'allée de Jean-Jacques, qui conduit au salon d'Émile. Cette allée était droite, je l'ai
recourbée pour qu'elle passât sous le vieux chêne. Il donne, tout le jour, de l'ombre à ce banc rustique que

j'ai appelé "le Repos des amis". Asseyons-nous un moment sur ce banc.

Germain entendait dans le silence les battements de son coeur.

- Sophie, je vous aime, murmura-t-il en lui prenant la main.

Elle la retira doucement, et, montrant au jeune homme les feuilles qu'une brise légère faisait frissonner:

- Entendez-vous?

- J'entends le vent dans les feuilles.

Elle secoua la tête et dit d'une voix douce comme un chant:

- Germain! Germain! Qui vous dit que c'est le vent dans les feuilles? Qui vous dit que nous sommes
seuls? Seriez-vous donc aussi de ces âmes vulgaires qui n'ont rien deviné du monde mystérieux?

Et, comme il l'interrogeait d'un regard plein d'anxiété:

- Monsieur Germain, lui dit-elle, veuillez monter dans ma chambre. Vous trouverez un petit livre sur la
table et vous me l'apporterez...

Il obéit. Tout le temps qu'il fut absent, la jeune veuve regarda le feuillage noir qui frissonnait au vent de
la nuit. Germain revint avec un petit livre à tranches dorées.

- Les Idylles de Gesner; c'est bien cela, dit Sophie; ouvrez le livre à l'endroit qui est marqué, et, si vos
yeux sont assez bons pour lire au clair de lune, lisez.

Il lut ces mots:

"Ah! souvent mon âme viendra planer autour de toi; souvent, lorsque, rempli d'un sentiment noble et
sublime, tu méditeras dans la solitude, un souffle léger effleurera tes joues: qu'un doux frémissement

pénètre alors ton âme!"

Elle l'arrêta:

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