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Anatole France - L'Étui de nacre

- Oui, cela est beau, répondit Germain.

Une voix grave et douce s'éleva près d'eux.

- Je ne sais, dit cette voix, ce qui excite vos transports; mais j'aime à les entendre. On voit en ce temps-ci
tant de choses admirables!

L'homme qui parlait ainsi portait une perruque poudrée et un jabot de fine dentelle. C'était Jean
Duvernay; Germain reconnut son visage pour l'avoir vu en estampe dans les boutiques du Palais-Royal.

- Je viens de Versailles, dit Duvernay. Je dois au duc d'Orléans le plaisir de vous voir en ce grand jour,
Sophie. Il m'a amené, dans son carrosse, jusqu'à Saint-Cloud. J'ai fait le reste du chemin de la manière la

plus commode: je l'ai fait à pied.

En effet, ses souliers à boucle d'argent et ses bas noirs étaient couverts de poussière. Émile attacha ses
petites mains aux boutons d'acier qui brillaient sur l'habit du médecin, et Duvernay, le pressant sur ses

genoux, sourit quelques instants aux lueurs de cette petite âme naissante. Sophie appela Nanon.

Une grosse fille parut, elle prit et emporta dans ses bras l'enfant dont elle étouffait, sous les baisers
sonores, les cris désespérés.

Le couvert était mis dans la gloriette. Sophie suspendit son chapeau de paille à une branche de saule: les
boucles de ses cheveux blonds se répandirent sur ses joues.

- Vous souperez le plus simplement du monde, dit-elle, à la manière anglaise.

De la place où ils s'assirent, ils découvraient la Seine et les toits de la ville, les dômes, les clochers. Ils
restèrent silencieux à ce spectacle, comme s'ils voyaient Paris pour la première fois. Puis ils parlèrent des

événements du jour, de l'Assemblée, du vote par tête, de la réunion des Ordres et de l'exil de M. Necker.

Ils étaient tous quatre d'accord que la liberté était à jamais conquise. M. Duvernay voyait s'élever un

ordre nouveau et vantait la sagesse des législateurs élus par le peuple. Mais sa pensée restait calme, et

parfois il semblait qu'une inquiétude se mêlât à ses espérances. Nicolas Franchot ne gardait point cette

mesure. Il annonçait le triomphe pacifique du peuple et l'ère de la fraternité. En vain le savant, en vain la

jeune femme lui disaient:

- La lutte commence seulement et nous n'en sommes qu'à notre première victoire.

- La philosophie nous gouverne, leur répondait-il. Quels bienfaits la raison ne répandra-t-elle pas sur les
hommes soumis à son tout-puissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous

les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé

jouira de toutes les félicités. Que dis-je! Avec l'aide des physiciens et des chimistes, il saura conquérir

l'immortalité sur la terre.

En l'entendant, Sophie secoua la tête.

- Si vous voulez nous priver de la mort, dit-elle, trouvez-nous donc une fontaine de jouvence. Sans cela
votre immortalité me fait peur.

Le vieux philosophe lui demanda en riant si la résurrection chrétienne la rassurait davantage.

- Pour moi, dit-il après avoir vidé son verre, je crains bien que les anges et les saints ne se sentent portés

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