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Anatole France - L'Étui de nacre

traits ronds et purs ont une expression naturelle de douceur et d'amitié. Il s'incline devant elle. Elle lui
tend la main.

- Bonjour, monsieur Germain; quelle nouvelle? Quelle nouvelle apportez? comme dit la chanson. Je ne
sais que des chansons.

- Pardonnez-moi, madame, d'avoir troublé vos songes. Je vous contemplais. Seule, immobile, accoudée,
vous m'avez semblé l'ange du rêve.

- Seule! seule! répondit-elle, comme si elle n'avait entendu que ce mot: seule! L'est-on jamais?

Et, comme elle vit qu'il la regardait sans comprendre, elle ajouta:

- Laissons cela - ce sont des idées que j'ai... Quelles nouvelles?

Alors, il lui conta la grande journée, la Bastille vaincue, la liberté fondée. Sophie l'écouta gravement,
puis:

- Il faut se réjouir, dit-elle; mais notre joie doit être la joie austère du sacrifice. Désormais les Français ne
s'appartiennent plus; ils se doivent à la révolution qui va changer le monde.

Comme elle parlait ainsi, l'enfant se jeta joyeusement sur ses genoux.

- Regarde, maman; regarde le beau jardin.

Elle lui dit en l'embrassant:

- Tu as raison, mon Émile; rien n'est plus sage au monde que de faire un beau jardin.

- Il est vrai, ajouta Germain; quelle galerie de porphyre et d'or vaut une verte allée?

Et songeant à la douceur de conduire à l'ombre des arbres cette jeune femme appuyée à son bras:

- Ah! s'écria-t-il en jetant sur elle un regard profond, que m'importent les hommes et les révolutions!

- Non! dit-elle, non! je ne puis détacher ainsi ma pensée d'un grand peuple qui veut fonder le règne de la
justice. Mon attachement aux idées nouvelles vous surprend, monsieur Germain. Nous ne nous

connaissons que depuis peu de temps. Vous ne savez pas que mon père m'apprit à lire dans le Contrat

social et dans l'Évangile. Un jour, dans une promenade, il me montra Jean Jacques. Je n'étais qu'une

enfant, mais je fondis en larmes en voyant le visage assombri du plus sage des hommes. J'ai grandi dans

la haine des préjugés. Plus tard, mon mari, qui professait comme moi la philosophie de la nature, voulut

que notre fils s'appelât Émile et qu'on lui enseignât à travailler de ses mains. Dans sa dernière lettre,

écrite il y a trois ans à bord du navire sur lequel il périt quelques jours après, il me recommandait encore

les préceptes de Rousseau sur l'éducation. Je suis pénétrée de l'esprit nouveau. Je crois qu'il faut

combattre pour la justice et pour la liberté.

- Comme vous, madame, soupira Germain, j'ai horreur du fanatisme et de la tyrannie; j'aime comme vous
la liberté, mais mon âme est sans force. Ma pensée s'échappe à chaque instant de moi-même. Je ne

m'appartiens pas, et je souffre.

La jeune femme ne répondit pas. Un vieillard poussa la grille et s'avança les bras levés, en agitant son
chapeau. Il ne portait ni poudre ni perruque. Des cheveux gris et longs tombaient des deux côtés de son

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