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Anatole France - L'Étui de nacre

votre élève s'en irait en guerre?

A l'étape suivante, une bonne femme me coucha dans des draps blancs, parce que je ressemblais à son
fils.

Je logeai le lendemain chez une chanoinesse qui me mit dans un grenier, à la pluie et au vent; encore le
fit-elle d'une âme bien angoissée, tant un défenseur de la République lui semblait une dangereuse espèce

de brigand.

Enfin, je rejoignis mon corps sur le bord de la Meuse. On me donna une épée. J'en rougis de plaisir et me
crus plus grand d'un pied. Ne m'en raillez pas; c'est là de la vanité, j'en conviens; mais c'est celle qui fait

les héros. A peine équipés nous reçûmes l'ordre de partir pour Maubeuge.

Nous arrivâmes sur la Sambre par une nuit noire. Tout se taisait. Nous vîmes des feux allumés sur les
collines, de l'autre côté de la rivière. J'appris que c'étaient les bivouacs de l'ennemi. Et mon coeur battit à

se rompre.

C'est d'après Tive-Live que je m'étais fait une image de la guerre. Or, je vous atteste, bois, prés, collines,
rives de la Sambre et de la Meuse, cette image était fausse. La guerre, telle que je la fis, consiste à

traverser des villages incendiés, à coucher dans la boue, à entendre siffler des balles pendant les longues

et mélancoliques factions de la nuit; mais de combats singuliers et de batailles rangées, je n'en vis point.

Nous dormions peu et nous ne mangions pas. Floridor, mon sergent, ancien garde française, jurait que

nous menions "une vie de fête"; il exagérait, mais nous n'étions pas malheureux, car nous avions la

conscience de faire notre devoir et d'être utiles à la patrie.

Nous étions justement fiers de notre régiment qui, s'était couvert de gloire à Wattignies. Il était composé
en grande partie de soldats de l'ancien régime, solides et bien instruits. Comme il avait perdu beaucoup

de monde dans plusieurs affaires, on avait bouché les trous, tant bien que mal, avec de jeunes

réquisitionnaires. Sans les vétérans qui nous encadraient, nous n'eussions rien valu. Il faut beaucoup de

temps pour former un soldat, et l'enthousiasme, à la guerre, ne remplace pas l'expérience.

Mon colonel était un ci-devant noble de chez moi. Il me traita avec bonté. Vieux royaliste de province,
soldat et non courtisan, il avait fort tardé à changer l'habit blanc des troupes de Sa Majesté contre l'habit

bleu des soldats de l'an II. Il détestait la République et donnait tous les jours sa vie pour elle.

Je bénis la Providence de m'avoir conduit à la frontière, puisque j'y ai trouvé la vertu.

[Écrit au bivouac, sur la Sambre, du septidi 27 frimaire, au sextidi 6 nivôse an II de la République
française, par Pierre Aubier, réquisitionnaire.]

L'AUBE

À mademoiselle Léonie Bernardini

Le Cours-la-Reine était désert. Le grand silence des jours d'été régnait sur les vertes berges de la Seine,
sur les vieux hêtres taillés dont les ombres commençaient à s'allonger vers l'Orient et dans l'azur

tranquille d'un ciel sans nuages, sans brises, sans menaces et sans sourires. Un promeneur, venu des

Tuileries, s'acheminait lentement vers les collines de Chaillot. Il avait la maigreur agréable de la première

jeunesse et portait l'habit, la culotte, les bas noirs des bourgeois, dont le règne était enfin venu.

Cependant son visage exprimait plus de rêverie que d'enthousiasme. Il tenait un livre à la main; son

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