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Anatole France - L'Étui de nacre
Le frère de madame Berthemet fut relâché le lendemain.
La mère d'Amélie m'en témoigna beaucoup de reconnaissance et m'embrassa, car elle était embrassante. Elle fit mieux:
- Vous avez, me dit-elle, acquis des droits à la reconnaissance d'Amélie. Je veux que ma fille vienne elle-même vous témoigner toute sa gratitude. Elle vous doit un oncle. C'est moins qu'une mère, il est vrai, mais quelles louanges ne mérite pas votre courage...
Elle alla chercher Amélie.
Resté seul dans le salon, j'attendis. Je me demandai si j'aurais la force de la revoir. Je craignais, j'espérais, je souffrais mille morts.
Au bout de cinq minutes, madame Berthemet reparut seule.
- Excusez une ingrate, me dit-elle. Ma fille refuse de venir. "Je ne saurais souffrir sa présence, m'a-t-elle dit. Sa vue me serait cruelle: désormais, il m'est odieux. En montrant plus de courage que l'homme que j'aime, il s'est acquis un cruel avantage. Je ne le reverrai de ma vie: il est généreux, il me pardonnera."
Après m'avoir rapporté ces paroles, madame Berthemet conclut par ces mots
- Oubliez une ingrate.
Je promis de m'y efforcer et je tins parole. Les événements m'y aidèrent. La terreur régnait. L'affreuse journée du 31 mai avait ôté aux modérés leurs dernières espérances. Dénoncé plusieurs fois comme conspirateur à cause de la correspondance que j'entretenais avec M. de Puybonne, j'étais sans cesse menacé de perdre la liberté et la vie.
N'ayant plus de carte de civisme et n'osant en demander de peur d'être mis aussitôt en état d'arrestation, l'existence n'était plus supportable pour moi.
On faisait alors la réquisition de douze cent mille hommes, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Je me fis inscrire. Le 7 brumaire an II, à six heures du matin, je pris la route de Nancy pour rejoindre mon régiment. Le bonnet de police sur la tête, sac au dos, vêtu d'une carmagnole, je me trouvais un air assez martial.
De temps en temps je me retournais vers la grand-ville où j'avais tant souffert et tant aimé. Puis je reprenais mon chemin en essuyant une larme. Je m'avisai de chanter pour me donner du coeur et j'entonnai l'hymne des Marseillais:
Allons, enfants de la Patrie!
A la première étape, je présentai ma feuille de route à des paysans qui m'envoyèrent coucher à l'étable, dans la paille. J'y dormis d'un sommeil délicieux. Et je songeai, en me réveillant:
- Voilà qui est bien. Je ne risque plus d'être guillotiné. Il me semble que je n'aime plus Amélie; ou plutôt, il me semble que je ne l'ai jamais aimée. Je vais avoir un sabre et un fusil. Je n'aurai plus à craindre que les balles des Autrichiens. Brindamour et Trompelamort ont raison: il n'est pas de plus beau métier que celui de soldat. Mais qui l'eût dit, quand j'étudiais le latin sous les pommiers en fleur de monsieur l'abbé Lamadou, qu'un jour je défendrais la République? Ah! monsieur Féval, qui l'eût dit que le petit Pierre
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