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Anatole France - L'Étui de nacre

Je connaissais ce comité pour y avoir accompagné deux fois M. Berthemet. Le président en était un petit
logeur de la rue de la Truanderie dont les plus fidèles pratiques étaient des demoiselles du monde. Parmi

les membres figuraient un rémouleur à brouette, un portier et un dégraisseur, nommé Bistac. C'est au

rémouleur que nous eûmes affaire. Il siégeait sans façon, les manches retroussées; il se montra

bonhomme.

- Citoyens, nous dit-il, du moment que vous apportez une attestation en forme, je n'ai rien à objecter,
parce que je suis magistrat et que conséquemment la forme me suffit. Je n'ajouterai qu'un mot: un homme

qui a de l'intelligence et de l'esprit ne doit pas être autorisé à quitter Paris en ce moment. Parce que,

voyez-vous, citoyens...

Il hésita, puis, s'aidant du geste pour exprimer sa pensée, il étendit son bras nu et musclé, puis il le porta à
son front qu'il frappa du doigt en disant: "Il ne faut pas seulement de ça (ce qu'il entendait de son bras,

instrument de travail), il faut aussi de ça (ce qu'il entendait de son front, siège de l'intelligence)."

Il nous vanta ensuite son génie naturel et se plaignit que ses parents ne lui eussent pas donné
d'instruction. Puis il se mit en devoir de signer notre déclaration. En dépit de sa bonne volonté, ce fut

long. Pendant que ses mains, habituées à la meule, maniaient péniblement la plume, le dégraisseur Bistac

entra dans la salle. Bistac n'avait pas la bonne humeur du gagne-petit. Il avait l'âme jacobine. A notre

vue, son front se plissa, ses narines se gonflèrent: il flairait des aristocrates.

- Qui es-tu? me demanda-t-il.

- Pierre Aubier.

- Eh bien! Pierre Aubier, t'es-tu flatté de coucher cette nuit dans ton lit?

Je fis assez bonne contenance, mais mon compagnon se mit à frissonner de tous ses membres. Ses os
claquaient si fort que Bistac y prit garde et m'oublia pour ne plus s'occuper que du pauvre Larisse.

- Tu m'as tout l'air d'un conspirateur, dit Bistac, d'une voix terrible. Quelle est ta profession?

- Barbier, pour vous servir, citoyen.

- Tous les barbiers sont des feuillants.

La peur faisait faire communément à M. Larisse les actions les plus courageuses. Il m'a confessé depuis
qu'à ce moment il avait eu toutes les peines du monde à se défendre de crier: "Vive le roi!" Dans le fait il

ne cria point, mais il répondit fièrement qu'il ne devait pas tant de grâces à la Révolution qui avait

supprimé les perruques et la poudre, et qu'il était las de trembler sans cesse.

- Prenez ma tête, ajouta-t-il, j'aime mieux mourir une fois que de craindre toujours.

Ce discours rendit Bistac perplexe.

Cependant le rémouleur, qui roulait dans sa cervelle des pensées confuses mais bienveillantes, nous
invita à nous retirer.

- Allez, citoyens, nous dit-il, mais rappelez-vous que la République a besoin de ça.

Et il montrait son front.

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