bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - L'Étui de nacre

que tu n'as pas toujours agi de sorte à dissiper leur malheureuse erreur. Tu te plaisais, malgré toi, à
exciter leurs inquiétudes, et je t'ai vu plus d'une fois trahir devant eux le mépris que t'inspiraient leurs

croyances et leurs cérémonies religieuses. Tu les vexais particulièrement en faisant garder par des

légionnaires, dans la tour Antonia, les habits et les ornements sacerdotaux du grand-prêtre. Il faut

reconnaître que, sans s'être élevés comme nous à la contemplation des choses divines, les Juifs célèbrent

des mystères vénérables par leur antiquité.

Pontius Pilatus haussa les épaules.

- Ils n'ont point, dit-il, une exacte connaissance de la nature des dieux. Ils adorent Jupiter, mais sans lui
donner de nom ni de figure. Ils ne le vénèrent pas même sous la forme d'une pierre, comme font certains

peuples d'Asie. Ils ne savent rien d'Apollon, de Neptune, de Mars, de Pluton, ni d'aucune déesse.

Toutefois, je crois qu'ils ont anciennement adoré Vénus. Car encore aujourd'hui les femmes présentent à

l'autel des colombes pour victimes et tu sais comme moi que des marchands, établis sous les portiques du

temple, vendent des couples de ces oiseaux pour le sacrifice. On m'avertit même, un jour, qu'un furieux

venait de renverser avec leurs cages ces vendeurs d'offrandes. Les prêtres s'en plaignaient comme d'un

sacrilège. Je crois que cet usage de sacrifier des tourterelles fut établi en l'honneur de Vénus. Pourquoi

ris-tu, Lamia?

- Je ris, dit Lamia, d'une idée plaisante qui, je ne sais comment, m'a traversé la tête. Je songeais qu'un
jour le Jupiter des Juifs pourrait bien venir à Rome et t'y poursuivre de sa haine. Pourquoi non? L'Asie et

l'Afrique nous ont déjà donné un grand nombre de dieux. On a vu s'élever à Rome des temples en

l'honneur d'Isis et de l'aboyant Anubis. Nous rencontrons dans les carrefours et jusque dans les carrières

la Bonne Déesse des Syriens, portée sur un âne. Et ne sais-tu pas que, sous le principat de Tibère, un

jeune chevalier se fit passer pour le Jupiter cornu des Égyptiens et obtint sous ce déguisement les faveurs

d'une dame illustre, trop vertueuse pour rien refuser aux dieux. Crains, Pontius, que le Jupiter invisible

des Juifs ne débarque un jour à Ostie!

A l'idée qu'un dieu pouvait venir de Judée, un rapide sourire glissa sur le visage sévère du procurateur.
Puis il répondit gravement:

- Comment les Juifs imposeraient-ils leur loi sainte aux peuples du dehors, quand eux-mêmes se
déchirent entre eux pour l'interprétation de cette loi? Divisés en vingt sectes rivales, tu les as vus, Lamia,

sur les places publiques, leurs rouleaux à la main, s'injuriant les uns les autres et se tirant par la barbe; tu

les as vus, sur le stylobate du temple, déchirer en signe de désolation leurs robes crasseuses autour de

quelque misérable en proie au délire prophétique. Ils ne conçoivent pas qu'on discute en paix, avec une

âme sereine, des choses divines qui, pourtant, sont couvertes de voiles et pleines d'incertitude. Car la

nature des Immortels nous demeure cachée et nous ne pouvons la connaître. je pense toutefois qu'il est

sage de croire à la Providence des dieux. Mais les Juifs n'ont point de philosophie et ils ne souffrent pas

la diversité des opinions. Au contraire, ils jugent dignes du dernier supplice ceux qui professent sur la

divinité des sentiments contraires à leur loi. Et, comme depuis que le Génie de Rome est sur eux, les

sentences capitales prononcées par leurs tribunaux ne peuvent être exécutées qu'avec la sanction du

proconsul ou du procurateur, ils pressent à tout moment le magistrat romain de souscrire à leurs arrêts

funestes; ils obsèdent le prétoire de leurs cris de mort. Cent fois je les ai vus, en foule, riches et pauvres,

tout réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d'ivoire et me tirer par les pans de

ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque

malheureux dont je ne pouvais discerner le crime et que j'estimais seulement aussi fou que ses

< page précédente | 6 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.