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Anatole France - L'Étui de nacre
- Il est si poltron, me disais-je, qu'il n'osera pas me refuser.
Le marchand de vin se retira en grommelant de nouvelles menaces et me laissa seul avec le perruquier qui, tout frémissant encore, me passa une serviette au cou.
- Ah! monsieur, me dit-il à l'oreille d'une voix plus faible qu'un soupir, l'enfer est déchaîné sur nous! N'ai-je donc étudié l'art de la coiffure que pour accommoder des démons? Les têtes qui me faisaient honneur sont maintenant à Londres ou à Coblentz. Comment se porte monseigneur le duc de Puybonne? C'était un bon maître.
Je l'assurai que le duc vivait à Londres, en donnant des leçons d'écriture. En effet, le duc m'avait fait tenir récemment un papier où il me mandait qu'il vivait parfaitement heureux à Londres avec quatre shillings six pence par jour.
- Il se peut, me répondit M. Larisse, mais on n'est pas coiffé à Londres comme à Paris. Les Anglais savent faire des constitutions, mais ils ne savent pas faire de perruques, et leur poudre n'est pas d'un blanc assez pur.
M. Larisse m'eut vite rasé. Je n'avais pas alors la barbe bien rude. A peine avait-il fermé son rasoir que, lui saisissant le poignet, je lui dis résolument:
- Mon cher monsieur Larisse, vous êtes un galant homme: vous allez m'accompagner à l'assemblée générale de la section des Postes, en la ci-devant église Saint-Eustache. Vous y attesterez avec moi que monsieur Eustance n'a jamais émigré.
A ces mots, M. Larisse pâlit et murmura d'une voix mourante:
- Mais je ne connais pas monsieur Eustance.
- Moi non plus, lui répondis-je.
Ce qui était la pure vérité. J'avais bien auguré du caractère de M. Larisse. Il était anéanti. La peur même le jetait dans le péril. Je le pris par le bras, il me suivit sans résistance.
- Mais vous me menez à la niort, me dit-il doucement.
A la gloire! lui répondis-je.
Je ne sais s'il connaissait ses tragiques, mais il était sensible à l'honneur; il parut flatté. Il avait quelque littérature, car me quittant le bras pour se rendre dans son arrière-boutique:
- Cher monsieur, me dit-il, laissez-moi mettre du moins mon bel habit. Dans l'antiquité, les victimes étaient parées de fleurs. Je l'ai lu dans l'Almanach des honnêtes gens.
Il tira de sa commode un habit bleu qu'il passa autour de sa longue et flexible personne. C'est dans cet équipage qu'il m'accompagna à l'assemblée générale de la section des Postes, qui était en permanence.
Au seuil de l'église désaffectée, sur la porte de laquelle on lisait les mots: Liberté, égalité, fraternité ou la mort, M. Larisse sentit une sueur lui monter au front; il entra pourtant. Un des citoyens qui dormait là, au milieu de bouteilles vides, se réveilla à demi pour examiner notre affaire, puis il nous renvoya au comité révolutionnaire de la section.
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