|
Anatole France - L'Étui de nacre
me faisait un facile devoir de ne point le rechercher. Pourtant, comme il était honnête homme, il m'envoya le recueil imprimé de ses chansons. Oh! que sa seconde muse ressemblait peu à la première! Celle-ci était poudrée, fardée, musquée. L'autre avait l'air d'une furie à chevelure de serpents. Je me rappelle encore la chanson des sans-culottes qui voulait être bien méchante. Elle commençait ainsi:
Amis, assez et trop longtemps, Sous le règne affreux des tyrans, On chanta les despotes: Sous celui de l'Égalité, Des Lois et de la Liberté, Chantons les Sans-culottes.
Le procès du roi me jeta dans un trouble indicible. Mes jours s'écoulaient dans l'horreur. Un matin, on vint frapper à ma porte. Je devinai une main douce et amie; j'ouvris, madame Berthemet se jeta dans mes bras:
- Sauvez-moi, sauvez-nous, me dit-elle. Mon frère Eustance, mon frère unique, porté sur une liste d'émigrés, est venu chercher un asile chez moi. Il a été dénoncé, arrêté. Il est en prison depuis cinq jours. Heureusement, l'accusation qui pèse sur lui est vague et mal fondée, Mon frère n'a jamais émigré. Il suffit, pour qu'il soit relâché, qu'on vienne témoigner de sa résidence. J'ai demandé ce service au chevalier de Saint-Ange. Il me l'a refusé prudemment. Eh bien! mon ami, mon fils, ce service, périlleux pour lui, et plus périlleux encore pour vous, je viens vous le demander.
Je la remerciai de cette demande comme d'une faveur. C'en était une, en effet, et la plus précieuse dont un honnête homme pût être honoré.
- Je savais bien que vous ne refuseriez pas, vous! s'écria madame Berthemet en m'embrassant. Mais ce n'est pas tout, ajouta-t-elle. Il faut que vous trouviez un second témoin, il est nécessaire qu'il s'en présente deux pour que mon frère soit relâché. Mon ami, en quel temps vivons-nous! Monsieur de Saint-Ange s'éloigne de nous: notre malheur l'importune; et monsieur Mille craindrait de fréquenter des suspects. Qui l'eût dit, mon ami; qui l'eût dit? Vous souvient-il du jour de la Fédération? Nous étions tous animés de sentiments fraternels, et j'avais une bien belle robe.
Elle me quitta en pleurant. Je descendis l'escalier sur ses pas pour querir un témoin, et j'étais, à vrai dire, fort embarrassé d'en trouver un. En me prenant le menton dans les mains, je m'avisai que j'avais une barbe de huit jours qui pourrait me rendre suspect, et je me rendis tout de suite chez mon barbier au coin de la rue Saint-Guillaume.
Ce barbier était un très bon homme nommé Larisse, long comme un peuplier, agité comme un tremble.
Quand j'entrai dans son échoppe, il accommodait un marchand de vin du quartier, qui de sa bouche barbouillée de savon vomissait toutes sortes de gentillesses.
- Joli merlan des dames, disait-il, on te coupera la tête et on la mettra au bout d'une pique, pour satisfaire tes aspirations aristocratiques. Il faut que tous les ennemis du peuple crachent dans le panier, depuis le gros Capet jusqu'au mince Larisse. Et ça ira!
M. Larisse, plus pâle que la lune et plus tremblant que la feuille, rasait avec d'infinies précautions le menton du patriote injurieux.
Je constatai que jamais perruquier n'avait éprouvé plus d'effroi. Et j'en augurai bien pour le succès du dessein que j'avais soudainement formé. Mon intention en effet était de prier M. Larisse de venir témoigner avec moi au comité.
|