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Anatole France - L'Étui de nacre
bienveillant. Je ne l'aimais pas. Mais j'étais bien loin de deviner la noirceur de son âme. En découvrant que mon ancien maître n'était qu'un vil scélérat, j'éprouvai une douleur amère.
- Que ne suis-je encore qu'un enfant! m'écriai-je en moi-même. Et à quoi bon vivre, si la vie nous ménage de semblables rencontres! 0 bon régent, Père Féval! que votre souvenir vienne adoucir les tristesses de mon âme! Où la tourmente vous a-t-elle jeté, ô mon seul, ô mon vrai maître? Du moins, partout où vous êtes, j'en suis sûr, l'humanité, la pitié et l'héroïsme résident avec vous. Vous m'avez enseigné, ô mon vénérable régent, la droiture et le courage. Vous avez fortifié mon coeur en prévision des jours d'épreuve. Puisse votre élève, votre enfant, ne pas se montrer trop indigne de vous!
A peine avais-je achevé cette invocation mentale, que je me sentis un courage nouveau. Et ma pensée, revenant, par une pente naturelle, à ma chère Amélie, je connus tout à coup mon devoir et je résolus de l'accomplir.
J'avais révélé mes sentiments à Amélie. Ne devais-je pas le même aveu à madame Berthemet?
J'étais à quelques pas de sa porte, et mes rêveries m'avaient conduit naturellement vers la maison où respirait Amélie. J'entrai, je parlai.
Madame Berthemet me répondit en souriant que j'étais un bien honnête homme. Puis prenant un ton plus grave:
- Je vais donc vous faire une confidence nécessaire à votre repos. Ne vous abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de Saint-Ange et je ne la crois pas insensible à cet hommage. Je souhaiterais pourtant qu'elle en perdît le souvenir. Car notre fortune décline chaque jour, et l'amour du chevalier est mis par là à une épreuve dont les sentiments les plus ardents ne sont pas toujours victorieux.
Le chevalier de Saint-Ange! A ce nom je frémis; j'avais pour rival le poète le plus tendre, le conteur le plus aimable! Naissance, famille, beauté, talents, il avait tout pour plaire! La veille, j'avais vu dans les mains d'une dame, sur une boîte d'écaille, le portrait peint à la miniature du chevalier de Saint-Ange, en costume de dragon.
En le voyant, j'avais envié, comme tous les hommes, sa mâle élégance et sa grâce souveraine. Tous les matins, j'entendais ma voisine, la mercière, chanter, sur le seuil de sa porte, l'immortelle romance, le Gage:
0 toi qui n'eus jamais dû naître, Gage trop cher d'un fol amour, Puisses-tu ne jamais connaître L'erreur qui te donna le jour!
Naguère encore je lisais avec délices le roman philosophique qui ouvrit au chevalier de Saint-Ange les portes de l'Académie française, cet admirable Cynégyre qui laisse bien loin derrière lui le Numa Pompilius de M. de Florian. " Votre Cynégyre, disait le vénérable M. Sedaine au chevalier de Saint-Ange en le recevant dans l'illustre Compagnie, votre Cynégyre a été dédié par vous aux mânes de Fénelon et l'offrande n'a pas déparé l'autel." Tel était mon rival: l'auteur sensible du Gage l'émule de Fénelon et de Voltaire! Je restais confus: l'étonnement engourdissait ma douleur.
- Quoi! madame, m'écriai-je, le chevalier de Saint-Ange...
- Oui, reprit madame Berthemet en secouant la tête, un beau talent. Mais n'imaginez pas qu'il soit l'homme de ses poèmes héroïques. Hélas! son amour décline avec notre fortune.
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