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Anatole France - L'Étui de nacre

Un murmure d'approbation accueillit ce couplet. M. Mille sourit, s'inclina légèrement, puis se tournant
vers sa compagne, il continua de chanter:

Ah! ne les imitez jamais, Adorable Sophie, Et connaissez mieux les bienfaits De la philosophie: C'est elle
qui dicte des lois Aux Solons de la France, Et qui fera dans tous ses droits Rentrer un peuple immense.

On applaudit et M. Mille, tirant de sa poche un noeud de ruban, le remit à Sophie en chantant:

Hâtez-vous donc de l'arborer, Cette belle cocarde, Dont j'aime tant à me parer Quand je monte ma garde.
Vous devez préférer à l'or Les fleurs à peines écloses; Ce joli ruban tricolor A tout l'éclat des roses.

Sophie piqua le ruban à son bonnet en promenant sur l'assistance un regard stupide et triomphant. On
applaudit. M. Mille salua. Il contemplait la foule sans y distinguer ni moi ni personne; ou plutôt, dans

cette foule, il ne voyait que lui-même.

- Ah! monsieur, s'écria mon voisin, qui dans son enthousiasme m'embrassait tendrement; ah! si les
Prussiens, si les Autrichiens voyaient cela! Ils trembleraient, monsieur! Ils ont eu des intelligences à

Longwy et à Verdun. Mais Paris, s'ils y venaient, serait leur tombeau. L'esprit du peuple est tout à fait

martial. Je viens du jardin des Tuileries, monsieur. J'ai entendu des chanteurs, placés devant la statue de

la Liberté, entonner le chant de guerre des Marseillais. Une foule frémissante répétait en choeur le

refrain:

Aux armes, citoyens!

Que les Prussiens n'étaient-ils là! ils fussent tous rentrés sous terre!

Mon interlocuteur était un homme ordinaire; ni beau ni laid, ni petit ni grand. Il ressemblait à tout le
monde, et n'avait rien de propre ni de distinctif: comme il parlait haut, il fut vite entouré. Après avoir

toussé avec importance, il poursuivit:

- L'ennemi approche de Châlons. Il faut l'enfermer dans un cercle de fer. Citoyens, veillons nous-mêmes
au salut public. Mais défiez-vous de vos généraux, défiez-vous de l'état-major des troupes de ligne,

défiez-vous de vos ministres, bien que vous les ayez choisis, défiez-vous même de vos députés à la

Convention, et sauvons-nous nous-mêmes.

- Bravo! s'écria un des assistants, volons à Châlons!

Un petit homme l'interrompit vivement:

- Les patriotes ne doivent quitter Paris qu'après avoir exterminé les traîtres.

Ces paroles sortaient d'une bouche que je reconnus aussitôt. Je ne pouvais m'y tromper. Cette tête énorme
et chancelante sur d'étroites épaules, cette face plate et livide, toute cette personne chétive et

monstrueuse, c'était mon ancien maître, le Père Joursanvault. Une méchante veste avait remplacé sa

soutane. Sa tête était coiffée d'un bonnet rouge. Son visage suait la haine et l'apostasie. Je détournai le

mien, mais je ne pus me défendre d'entendre l'ancien oratorien qui poursuivait sa harangue en ces termes:

- On n'a pas assez versé de sang dans les glorieuses journées de Septembre. Le peuple, toujours
magnanime, a trop épargné les conspirateurs et les traîtres.

A ces terribles paroles, je m'enfuis épouvanté. Enfant, je soupçonnais M. Joursanvault de n'être ni juste ni

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