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Anatole France - L'Étui de nacre
moins indigne d'elle, depuis que je m'étais conduit en homme de coeur. Je me flattais que, du moins, mes périls me rendraient intéressant à ses yeux.
C'est dans ces dispositions que j'allai la voir un matin. Je la trouvai seule. Elle me parla avec plus de douceur qu'elle n'avait fait encore. Ses yeux se tournèrent vers le ciel et il en coula une larme. Cette vue me jeta dans un trouble inexprimable. Je me jetai à ses pieds, je saisis sa main et la baignai de pleurs.
- 0 mon frère! me dit-elle en s'efforçant de me relever.
Je ne compris pas en ce moment la cruelle douceur de ce nom de frère. Je lui parlais avec toute la sensibilité de mon âme.
- Oui, m'écriai-je, ces temps sont affreux. Les hommes sont méchants, fuyons-les. Le bonheur est dans la solitude. Il est encore des îles lointaines où l'on peut vivre innocent et caché, allons-y. Allons chercher le bonheur à l'ombre des lataniers, sur le tombeau de Virginie.
Tandis que je parlais ainsi, elle regardait au loin et semblait rêveuse; mais je ne devinai pas si elle faisait le même rêve que moi.
III
Je passai le reste de la journée dans la plus cruelle incertitude. Je ne pouvais ni prendre aucun repos, ni m'occuper d'aucun soin. La solitude m'était affreuse et la compagnie importune.
Dans ces dispositions j'errais au hasard par les rues et les quais de la ville, contemplant tristement les armoiries mutilées au fronton des hôtels, et les saints décapités au portail des églises. Ma rêverie me conduisit insensiblement dans le jardin du Palais-Royal où se pressait une foule bigarrée de promeneurs qui venaient lire les gazettes en buvant du café. Aussi les galeries de bois avaient-elles tous les jours un air de fête.
Depuis la déclaration de la guerre et les progrès des armées coalisées, les Parisiens venaient ainsi chercher des nouvelles aux Tuileries et au Palais-Royal. La foule était grande quand le temps était beau, et l'inquiétude même apportait avec elle un certain divertissement.
Beaucoup de femmes, vêtues à la grecque, avec simplicité, portaient à la taille ou dans les cheveux les couleurs de la Nation. Je me sentais plus seul encore dans cette foule; tout ce bruit, tout ce mouvement qui m'environnait ne servait, pour ainsi dire, qu'à repousser et à renfermer mes pensées en moi.
- Hélas! me disais-je, ai-je assez parlé? Ai-je laissé voir tous mes sentiments? Ou plutôt n'en ai-je que trop dit? Consentira-t-elle à me revoir encore, maintenant qu'elle sait que je l'aime? Mais le sait-elle? et le veut-elle savoir?
Ainsi je gémissais sur l'incertitude de mon sort quand mon attention fut brusquement attirée par une voix connue. Je levai la tête et je vis M. Mille qui, debout dans un café, chantait au milieu de patriotes et de citoyennes. Vêtu en garde national, il pressait de son bras gauche une jeune femme que je reconnus pour une des bouquetières de Ramponneau, et chantait sur l'air de Lisette:
S'il est douze cents députés Qui brisent nos entraves, Le voeu de cent mille beautés Est de nous rendre esclaves: Toutes nos dames ont regret A l'ancien régime, Et louer un nouveau décret C'est perdre leur estime.
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