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Anatole France - L'Étui de nacre
saurais dire; mais après le retour de Varennes, il se montra assidu auprès du souverain prisonnier qui avait méprisé ses conseils et suspecté ses sentiments. Mon cher seigneur resta désespérément fidèle à la royauté mourante. Le 10 Août, il était au Château, et c'est par une sorte de miracle qu'il échappa au peuple, et qu'il put regagner son hôtel. Dans la nuit, il me fit appeler. Je le trouvai revêtu des habits d'un de ses intendants.
- Adieu, me dit-il, je fuis une terre dévouée à tous les genres de désolations et de crimes. Après-demain j'aurai touché les côtes de l'Angleterre. J'emporte trois cents louis; c'est tout ce que j'ai pu réaliser de ma fortune. Je laisse ici des biens considérables. Je n'ai que vous à qui me fier. Mille est un sot. Prenez mes intérêts. Je sais qu'il y aura du danger à le faire; mais je vous estime assez pour vous confier des soins périlleux.
Je lui pris les mains, les baisai et les mouillai de larmes; ce fut ma seule réponse.
Tandis qu'il s'échappait de Paris à la faveur de son déguisement et d'un faux passeport dont il s'était muni, je brûlai dans les cheminées de l'hôtel des papiers qui eussent pu compromette des familles entières et coûter la vie à des centaines de personnes. Dans les jours qui suivirent, je fus assez heureux pour vendre, à très bas prix, il est vrai, les voitures, les chevaux et la vaisselle de M. de Puybonne, et je sauvai de la sorte de soixante-dix à quatre-vingt mille livres qui passèrent le détroit. Ce ne fut pas sans courir les plus grands dangers que je conduisis ces négociations délicates. Il y allait de ma vie. La terreur régnait sur la capitale au lendemain du 10 Août. Dans les rues, la veille encore animées par la bigarrure des costumes, où retentissaient les cris des marchands et les pas des chevaux, s'étendaient maintenant la solitude et le silence. Toutes les boutiques étaient fermées; les citoyens, cachés dans leurs logis, tremblaient pour leurs amis, et pour eux-mêmes.
Les barrières étaient gardées, et nul ne pouvait sortir de la ville épouvantable. Des patrouilles d'hommes armés de piques parcouraient les rues. On ne parlait que de visites domiciliaires. J'entendais de ma chambre, située dans les combles de l'hôtel, les pas des citoyens armés, le bruit des piques et des crosses de fusil contre les portes voisines, les plaintes et les cris des habitants qu'on traînait aux sections. Et quand les sans-culottes avaient tout le jour terrorisé les âmes paisibles du quartier, ils se rendaient dans la boutique d'un épicier, mon voisin; ils y buvaient, y dansaient la carmagnole, chantaient le Ça ira jusqu'au matin, et il m'était impossible de fermer l'oeil de la nuit. L'inquiétude rendait mon insomnie plus cruelle. Je craignais que quelque valet ne m'eût dénoncé et qu'on ne vînt pour m'arrêter.
Il y avait alors une fièvre de délation. Pas un marmiton qui ne se crût un Brutus pour avoir trahi les maîtres qui le nourrissaient.
J'étais constamment sur mes gardes: un serviteur fidèle devait m'avertir au premier coup de marteau. Je me jetais habillé sur mon lit ou dans un fauteuil. J'avais sur moi la clef de la petite porte du jardin. Mais pendant les exécrables journées de Septembre, quand j'appris que des centaines de prisonniers avaient été massacrés au milieu de l'indifférence publique, sous le regard approbateur des magistrats, l'horreur l'emporta en moi sur la crainte et je rougis de prendre tant soin de ma sûreté et de défendre si prudemment une existence que devaient désoler les crimes de ma patrie.
Je ne craignais plus de me montrer dans les rues ni de croiser les patrouilles. Pourtant j'aimais la vie. Il y avait un charme puissant à mes angoisses et à mes douleurs. Une image délicieuse effaçait à mes yeux tout le sombre tableau qui se déroulait devant moi. J'aimais Amélie, et son jeune visage, multiplié dans mon imagination, l'enchantait tout entière. Je l'aimais sans espoir. Pourtant il me semblait que j'étais
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