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Anatole France - L'Étui de nacre
- Ce cher enfant, répondit madame Berthemet en me pressant la main. Qu'il vienne chez nous. Amenez-nous-le, monsieur Mille. Nous faisons de la musique tous les jeudis. Aime-t-il la musique? Mais la belle question! Pour ne pas l'aimer, il faudrait être un barbare en proie à toutes les fureurs. Venez jeudi prochain, monsieur Aubier; ma fille Amélie vous chantera une romance.
En parlant ainsi, madame Berthemet désigna une jeune demoiselle coiffée à la grecque et vêtue de blanc, dont les cheveux blonds et les yeux bleus me parurent les plus beaux du monde. Je rougis en la saluant. Mais elle ne parut point s'apercevoir de mon trouble.
En rentrant à l'hôtel de Puybonne, je ne dissimulai pas à M. Mille l'impression que me fit la beauté d'une si aimable personne.
- Il faut donc, me répondit M. Mille, ajouter une strophe à mon ode.
Et après quelques secondes de réflexion:
- Voilà qui est fait, ajouta-t-il.
Si d'une belle honnête et sage Tu sais un jour te faire aimer, Le noeud sacré du mariage Est le seul que tu dois former; Mais à l'autel de la Patrie Courez tous deux pour vous unir, Que jamais votre foi trahie N'ordonne au ciel de vous punir.
Hélas! M. Mille n'avait pas ce don de lire dans l'avenir, que l'antiquité attribuait aux poètes. Nos jours heureux étaient désormais comptés et nos belles illusions devaient tomber toutes. Au lendemain de la Fédération, la nation se réveilla cruellement divisée. Le roi, faible et borné, répondait mal aux espérances infinies que le peuple avait mises en lui.
L'émigration criminelle des princes et des nobles appauvrissait le pays, irritait le peuple et menait à la guerre. Les clubs dominaient l'Assemblée. Les haines populaires devenaient de plus en plus menaçantes. Si la nation était en proie au trouble, la paix ne régnait pas dans mon coeur. J'avais revu Amélie. J'étais devenu l'hôte assidu de sa famille et il n'y avait pas de semaine que je n'allasse deux ou trois fois dans la maison qu'ils habitaient dans la rue Neuve-Saint-Eustache. Leur fortune, autrefois brillante, avait beaucoup souffert de la Révolution, et je puis dire que le malheur mûrit notre amitié. Amélie, devenue pauvre, m'en parut plus touchante et je l'aimai. Je l'aimai sans espoir. Qu'étais-je, pauvre petit paysan, pour plaire à une si gracieuse citadine?
J'admirais ses talents. C'est en faisant de la musique, de la peinture ou en traduisant quelque roman anglais, qu'elle se divertissait noblement des malheurs publics et de ceux de sa famille. Elle montrait en toute rencontre une fierté qui se tournait volontiers à mon égard en raillerie badine. Il était visible que, sans toucher son coeur, j'amusais son esprit. Son père était le plus beau grenadier de la section, homme nul au demeurant. Quant à madame Berthemet, c'était, malgré sa pétulance, la meilleure des femmes. Elle débordait d'enthousiasme. Les perroquets, les économistes et les vers de M. Mille la faisaient tomber en pâmoison. Elle m'aimait, quand elle en avait le temps, car les gazettes et l'Opéra lui en prenaient beaucoup. Elle était, après sa fille, la personne du monde que j'avais le plus de plaisir à voir.
J'avais fait de grands progrès dans la confiance de M. de Puybonne. Il ne m'occupait plus à copier des lettres; il m'employait aux négociations les plus délicates et il me faisait souvent des confidences dans lesquelles M. Mille n'avait point de part.
D'ailleurs il avait perdu la foi, sinon le courage. La fuite humiliante de Louis XVI l'affligea plus que je ne
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