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Anatole France - L'Étui de nacre

Malgré bien des causes d'inquiétude, cet enthousiasme nous soutint encore l'année suivante.
J'accompagnai M. Mille au Champ-de-Mars dans les premiers jours de juillet. Là deux cent mille

personnes de toutes conditions, hommes, femmes, enfants, élevaient de leurs mains l'autel où ils devaient

jurer de vivre ou de mourir libres. Des perruquiers en veste bleue, des porteurs d'eau, des abbés, des

charbonniers, des capucins, des filles de l'Opéra en robes à fleurs, coiffées de rubans et de plumes,

piochaient ensemble la terre sacrée de la patrie. Quel exemple de fraternité! Nous vîmes MM. Sieyès et

de Beauharnais attelés à la même charrette; nous vîmes le père Gérard, qui, comme un ancien Romain,

passe du Sénat à la charrue, manier la pelle et remuer la terre; nous vîmes toute une famille travaillant au

même endroit: le père piochait, la mère chargeait la brouette, et leurs enfants la roulaient tour à tour,

tandis que le plus jeune, âgé de quatre ans, sur les genoux de son aïeul, qui en avait quatre-vingt-treize,

bégayait: Ah! ça ira! ça ira! Nous vîmes défiler en corps les garçons jardiniers portant des laitues et des

marguerites au bout de leurs bêches. Plusieurs corporations les suivaient, musique en tête: les imprimeurs

dont la bannière portait cette inscription: Imprimerie, premier drapeau de la Liberté; puis les bouchers.

Sur leur étendard était peint un large couteau avec ces mots: Tremblez, aristocrates, voici les garçons

bouchers.

Et cela même nous semblait encore de la fraternité.

- Aubier, mon ami, mon frère l s'écria M. Mille, je me sens ravi par l'enthousiasme poétique! Je vais
composer une ode qui vous sera dédiée. Écoutez:

Ami, vois-tu ce peuple immense, Comme il accourt de toutes parts: Des artisans chers à la France
Vois-tu flotter les étendards? C'est à l'autel de la Patrie Que l'amour dirige leurs pas; Tous vont à leur

mère chérie Se dévouer jusqu'au trépas.

M. Mille récitait ces vers avec chaleur; il était petit, mais il faisait de grands gestes. Il portait un habit
amarante. Toutes ces circonstances le faisaient remarquer, et quand il eut achevé cette strophe, un cercle

de curieux l'entourait. On l'applaudissait. Il continua, transporté:

Ouvre les yeux, fixe ton âme Sur ce spectacle solennel...

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu'une dame coiffée d'un vaste chapeau noir à plumes se jeta
dans ses bras et le pressa contre le fichu qui lui couvrait la gorge.

- Que cela est beau! s'écria-t-elle. Monsieur Mille, souffrez que je vous embrasse.

Un capucin qui, son menton sur le manche de sa bêche, se tenait dans le cercle des curieux, battit des
mains à la vue d'un si grand embrassement. Alors de jeunes patriotes qui l'entouraient le poussèrent en

riant vers l'embrassante dame, qui l'embrassa au milieu des acclamations. M. Mille m'embrassa,

j'embrassai M. Mille.

- Les beaux vers! s'écriait encore la dame au grand chapeau. Bravo, Mille! C'est du Jean-Baptiste!

- Oh! fit M. Mille avec modestie, la tête sur l'épaule, et la joue ronde et rouge comme une pomme.

- Oui, du pur Jean-Baptiste! répétait la dame; il faut chanter cela sur l'air "Du serin qui te fait envie".

- Vous êtes trop honnête, lui répondit M. Mille. Permettez-moi, madame Berthemet, de vous présenter
mon ami Pierre Aubier, qui vient du Limousin. Il a du mérite et se fera à l'air de Paris.

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