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Anatole France - L'Étui de nacre
deux siècles ses trésors sur les rives illustres de la Seine. Je ne connaissais encore que des châteaux et des églises gothiques dont la mélancolie, empreinte de rudesse, inspire seulement à l'âme des pensées disgracieuses. Paris, il est vrai, possède encore quelques-uns de ces édifices barbares. La cathédrale même, qui s'élève dans la Cité, témoigne, par l'irrégularité et la confusion de sa structure, de l'ignorance des âges où elle fut construite. Les Parisiens pardonnent à sa laideur en raison de son antiquité. Le Père Féval avait coutume de dire que toutes les antiquités sont vénérables.
Mais quel spectacle différent offrent les monuments des siècles polis! La régularité du plan, l'exacte proportion des parties, la large ordonnance de l'ensemble, enfin la beauté des ordres imités de l'antique, voilà les qualités qui brillent dans les ouvrages des modernes architectes. Elles se réunissent toutes pour faire de la colonnade du Louvre un chef-d'oeuvre digne de la France et de ses rois. Quelle ville que Paris! M. Mille m'a montré le théâtre où les plus belles actrices du monde prêtent leur voix et leurs charmes aux inspirations de Mozart et de Gluck. Bien plus! il m'a mené dans le jardin du Luxembourg, où j'ai vu, sous d'antiques ombrages, Raynal se promenant avec Dussaulx. 0 mon vénéré régent, ô mon maître, ô mon père, ô monsieur Féval! Que n'êtes-vous témoin de la joie et de l'émotion de votre élève, de votre fils!
Je menai pendant six semaines la vie la plus douce. On annonçait autour de moi le retour de l'âge d'or et je voyais déjà s'avancer le char de Saturne et de Rhée. Le matin, je copiais des lettres sous la direction de M. Mille. C'est un bon compagnon que M. Mille, toujours souriant, toujours fleuri et léger comme un zéphyr.
Après dîner, je lisais quelques pages de l'Encyclopédie à notre bon seigneur, et j'étais libre jusqu'au lendemain matin. Un soir, j'allais souper aux Porcherons avec M. Mille. Des femmes, portant à leur bonnet les couleurs de la Nation, se tenaient à la porte des guinguettes avec des fleurs dans un panier. L'une d'elles s'étant approchée de moi, me prit par le bras, et me dit:
- Mon cher monsieur, voici un bouquet de roses que je vous donne.
Je rougis et ne sus que répondre. Mais M. Mille, qui avait le ton de la ville, me dit:
- Il faut payer ces roses d'une pièce de six sous et dire une parole d'honnêteté à la jolie demoiselle.
Je fis l'un et l'autre, puis je demandai à M. Mille s'il pensait que cette bouquetière fût une personne de bien. Il me répondit qu'il s'en fallait de tout, mais qu'on devait être poli avec toutes les femmes. Je m'attachais tous les jours davantage à l'excellent duc de Puybonne. C'était le meilleur et le plus simple des hommes. Il croyait n'avoir rien donné aux malheureux, quand il ne s'était pas donné lui-même. Il vivait comme un homme du commun, tenant le luxe des riches pour un vol fait aux pauvres. Sa bienfaisance était ingénieuse. Je l'entendis nous dire un jour:
- Il n'est pas de plaisir plus doux que de travailler au bonheur des inconnus, soit en plantant quelque arbre utile, soit en greffant sur de jeunes bourgeons, dans les bois, des branches dont les fruits puissent apaiser un jour la soif du voyageur égaré.
Le bon seigneur ne s'occupait pas que de philanthropie. Il travaillait ardemment à la nouvelle constitution du royaume. Député de la noblesse à l'Assemblée nationale, il siégeait dans les rangs de ces amateurs de la liberté anglaise qu'on nommait monarchiques, aux côtés de Malouet et de Stanislas de Clermont-Tonnerre. Et, bien que, dès lors, ce parti semblât condamné, il voyait s'acheminer, avec toute la ferveur de l'espérance, la plus humaine des révolutions. Nous partagions sa joie.
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