bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - L'Étui de nacre

seulement attendaient les convives. Servie sans faste, mais honorablement, la table supportait des plats
d'argent dans lesquels étaient préparés des becfigues au miel, des grives, des huîtres du Lucrin et des

lamproies de Sicile. Pontius et Lamia, tout en mangeant, s'interrogèrent l'un l'autre sur leurs maladies

dont ils décrivirent longuement les symptômes, et ils se firent part mutuellement de divers remèdes qu'on

leur avait recommandés. Puis, se félicitant d'être réunis à Baies, ils vantèrent à l'envi la beauté de ce

rivage et la douceur du jour qu'on y respirait. Lamia célébra la grâce des courtisanes qui passaient sur la

plage, chargées d'or et traînant des voiles brodées chez les barbares. Mais le vieux procurateur déplorait

une ostentation qui, pour de vaines pierres et des toiles d'araignées tissues de main d'homme, faisaient

passer l'argent romain chez des peuples étrangers et même chez des ennemis de l'Empire. Ils vinrent

ensuite à parler des grands travaux accomplis dans la contrée, de ce pont prodigieux établi par Caïus

entre Putéoles et Baies et de ces canaux creusés par Auguste pour verser les eaux de la mer dans les lacs

Averne et Lucrin.

- Moi aussi, dit Pontius en soupirant, j'ai voulu entreprendre de grands travaux d'utilité publique. Quand
je reçus, pour mon malheur, le gouvernement de la Judée, je traçai le plan d'un aqueduc de deux cents

stades qui devait porter à Jérusalem des eaux abondantes et pures. Hauteur des niveaux, capacité des

modules, obliquité des calices d'airain auxquels s'adaptent les tuyaux de distribution, j'avais tout étudié,

et, sur l'avis des machinistes, tout résolu moi-même. Je préparais un règlement pour la police des eaux,

afin qu'aucun particulier ne pût faire des prises illicites. Les architectes et les ouvriers étaient

commandés. J'ordonnai qu'on commençât les travaux. Mais, loin de voir s'élever avec satisfaction cette

voie qui, sur des arches puissantes, devait porter la santé avec l'eau dans leur ville, les Hiérosolymites

poussèrent des hurlements lamentables. Assemblés en tumulte, criant au sacrilège et à l'impiété, ils se

ruaient sur les ouvriers et dispersaient les pierres des fondations. Conçois-tu, Lamia, des barbares plus

immondes? Pourtant Vitellius leur donna raison et je reçus l'ordre d'interrompre l'ouvrage.

- C'est une grande question, dit Lamia, de savoir si l'on doit faire le bonheur des hommes malgré eux.

Pontius Pilatus poursuivit sans l'entendre:

- Refuser un aqueduc, quelle folie! Mais tout ce qui vient des Romains est odieux aux Juifs. Nous
sommes pour eux des êtres impurs et notre seule présence leur est une profanation. Tu sais qu'ils

n'osaient entrer dans le prétoire de peur de se souiller et qu'il me fallait exercer la magistrature publique

dans un tribunal en plein air, sur ce pavé de marbre où tu posas si souvent le pied.

"Ils nous craignent et nous méprisent. Pourtant Rome n'est-elle pas la mère et la tutrice des peuples qui
tous, comme des enfants, reposent et sourient sur son sein vénérable? Nos aigles ont porté jusqu'aux

bornes de l'univers la paix et la liberté. Ne voyant que des amis dans les vaincus, nous laissons, nous

assurons aux peuples conquis leurs coutumes et leurs lois. N'est-ce point seulement depuis que Pompée

l'a soumise que la Syrie, autrefois déchirée par une multitude de rois, a commencé de goûter le repos et

les heures prospères? Et quand Rome pouvait vendre ses bienfaits à prix d'or, a-t-elle enlevé les trésors

dont regorgent les temples barbares? A-t-elle dépouillé la déesse Mère à Pessinonte, Jupiter dans la

Morimène et dans la Cilicie, le dieu des Juifs à Jérusalem? Antioche, Palmyre, Apamée, tranquilles

malgré leurs richesses, et ne craignant plus les Arabes du désert, élèvent des temples au Génie de Rome

et à la Divinité de César. Seuls, les Juifs nous haïssent et nous bravent. Il faut leur arracher le tribut, et ils

refusent obstinément le service militaire.

- Les Juifs, répondit Lamia, sont très attachés à leurs coutumes antiques. Ils te soupçonnaient, sans
raison, j'en conviens, de vouloir abolir leur loi et changer leurs moeurs. Souffre, Pontius, que je te dise

< page précédente | 5 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.