|
Anatole France - L'Étui de nacre
je ne connais rien de plus beau que son Charles IX. Je ne vous cacherai pas que je m'essaie moi-même dans la tragédie. Et, au moment où vous êtes entré, j'achevais une scène dont je suis assez content. Vous me semblez un fort honnête homme. Je veux bien vous confier le sujet de ma tragédie, mais n'en dites rien. Vous sentez de quelle conséquence serait la moindre indiscrétion. Je compose une Lucrèce.
Soulevant alors un cahier dans ses mains, il lut: Lucrèce, tragédie en cinq actes, dédiée à Louis le Bien-Aimé, restaurateur de la liberté en France.
Il m'en déclama deux cents vers, puis il s'arrêta, donnant pour excuse que le reste demeurait encore imparfait.
- Le courrier du duc, dit-il en soupirant, m'enlève les plus belles heures du jour. Nous sommes en correspondance avec tous les hommes éclairés de l'Angleterre, de la Suisse et de l'Amérique. Je vous dirai, à ce propos, monsieur Aubier, que vous serez employé à la copie et au classement des lettres. S'il vous est agréable de savoir tout de suite de quelles affaires nous nous occupons présentement, je vais vous le dire. Nous aménageons à Puybonne une ferme, avec des colons anglais chargés d'introduire en France les améliorations agricoles réalisées dans la Grande-Bretagne. Nous faisons venir d'Espagne quelques-unes de ces brebis à soyeuses toisons dont les troupeaux ont enrichi Ségovie de leur laine; négociation si ardue, qu'il a fallu unir à nos efforts ceux du roi lui-même. Enfin nous achetons des vaches suisses pour les donner à nos vassaux.
"Je ne parle point de la correspondance sur les affaires publiques. Celle-là est tenue secrète. Mais vous n'ignorez point que les efforts du duc de Puybonne tendent à faire appliquer en France la constitution de l'Angleterre. Permettez-moi de vous quitter, monsieur Aubier. Je vais à la Comédie. On joue Alzire."
Cette nuit-là je dormis dans des draps fins et je ne dormis pas bien. Je rêvais que les abeilles de ma mère volaient sur les ruines de la Bastille, autour du duc de Puybonne qui souriait avec bonté, dans une lumière élyséenne. Le lendemain, j'allai rejoindre de grand matin M. Mille, à qui je demandai s'il s'était bien diverti à la Comédie. Il me répondit qu'il se flattait d'avoir surpris, pendant la représentation d'Alzire, quelques-uns des secrets par lesquels M. de Voltaire excitait la sensibilité des spectateurs. Puis il me fit copier des lettres relatives à l'achat de ces vaches suisses dont le bon seigneur faisait présent à ses vassaux. Tandis que je m'appliquais à cette tâche:
- Le duc est sensible, me dit-il. J'ai célébré sa bienfaisance dans des vers dont je ne suis pas trop mécontent. Connaissez-vous la terre de Puybonne? Non! C'est un séjour enchanteur. Mes vers vous en feront connaître les beautés. Je vais vous les dire:
Vallon délicieux, asile du repos, Bocages toujours verts, où l'onde la plus pure Roule paisiblement ses flots, Et vient mêler son doux murmure Aux tendres concerts des oiseaux, Que mon coeur est ému de vos beautés champêtres! Que j'aime à confier, sous ces riants berceaux, Le doux nom d'une nymphe à l'écorce des hêtres. De ces beaux lieux Puybonne est possesseur; Avec lui la bonté, la douce bienfaisance, Dans ce palais habitent en silence Le sentiment y retient le bonheur. Puybonne enseigne aux folâtres bergères A s'assembler sous les ormeaux, Il se mêle parfois à leurs danses légères, Puis il leur donne des troupeaux.
J'étais émerveillé. Je n'avais rien entendu à Langres d'aussi galant, et je reconnus qu'il y avait dans l'air de Paris un je ne sais quoi qui ne se trouve point ailleurs.
L'après-dîner, j'allais visiter les principaux monuments de la ville. Le génie des arts a répandu depuis
|