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Anatole France - L'Étui de nacre
M. Necker ramènerait bientôt l'âge d'or. Mais un perruquier qui avait entendu notre conversation affirma à son tour que M. Necker perdrait la nation, si le roi ne le renvoyait pas tout de suite.
- La Révolution, ajouta-t-il, est un grand mal. On ne se coiffe plus. Et un peuple qui ne fait pas de coiffures est au-dessous des bêtes.
Ces paroles fâchèrent le marchand de vin.
- Apprenez, monsieur le merlan, répondit-il, qu'un peuple régénéré dédaigne les vaines parures. Je vous corrigerais de votre impertinence si j'en avais le temps; mais je vais vendre du vin à monsieur Bailly, maire de Paris, qui m'honore de son amitié.
Ils se quittèrent ainsi, et moi, j'allai à pied, avec mes livres latins, mon lard et le souvenir des baisers de ma mère, chez M. le duc de Puybonne à qui j'étais recommandé. Son hôtel est situé à l'extrémité de la ville, dans la rue de Grenelle. Les passants me l'indiquèrent à l'envi, car le duc est célèbre pour sa bienfaisance,
Il me reçut avec bonté. Rien dans ses habits ni dans ses façons ne sort de la simplicité. Il a cet air joyeux qu'on ne voit qu'aux hommes qui travaillent beaucoup sans y être forcés.
Il lut la lettre du Père Féval et me dit:
- Cette recommandation est bonne, mais que savez-vous?
Je lui répondis que je savais le latin, un peu de grec, l'histoire ancienne, la rhétorique et la poétique.
- Voilà de belles connaissances! me répondit-il en souriant. Mais il serait préférable que vous eussiez quelque idée de l'agriculture, des arts mécaniques, du commerce de la banque et de l'industrie. Vous connaissez les lois de Solon, je gage?
Je lui fis signe qu'oui.
- C'est fort bien. Mais vous ignorez la constitution de l'Angleterre. Il n'importe. Vous êtes jeune et dans l'âge d'apprendre. Je vous attache à ma personne, avec cinq cents écus d'appointements. Monsieur Mille, mon secrétaire, vous dira ce que j'attends de vous. Au revoir, monsieur.
Un laquais me conduisit à M. Mille, qui écrivait devant une table au milieu d'un grand salon blanc. Il me fit signe d'attendre. C'était un petit homme rond, de figure assez douce, mais qui roulait des yeux terribles et grondait à mi-voix en écrivant.
J'entendais sortir de sa bouche les mots de tyrans, fers, enfers, homme, Rome, esclavage, liberté. Je le crus fou. Mais, ayant posé sa plume, il me salua de la tête en souriant.
- Hein? me dit-il, vous regardez l'appartement. Il est simple comme la maison d'un vieux Romain. Plus de dorures sur les lambris, plus de magots sur les cheminées, rien qui rappelle les temps détestés du feu roi, rien qui soit indigne de la gravité d'un homme libre. Libre, Tibre, il faut que je note cette rime. Elle est bonne, n'est-il point vrai? Aimez-vous les vers, monsieur Pierre Aubier?
Je répondis que je ne les aimais que trop et qu'il eût mieux valu, pour faire ma cour à Monseigneur, que je préférasse M. Burke à Virgile.
- Virgile est un grand homme, répondit M. Mille. Mais que pensez-vous de monsieur Chénier? Pour moi,
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