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Anatole France - L'Étui de nacre
J'appris de lui qu'il est plus facile qu'on ne pense de mourir quand on est homme de bien.
Je résolus d'être à mon tour le père de ces soeurs aînées, déjà bonnes à marier, et de cette mère en larmes, qui, d'année en année, se faisait plus petite, plus faible et plus touchante.
C'est ainsi qu'en un moment, d'enfant je devins homme. J'achevai mes études chez les oratoriens sous des maîtres excellents, les Pères Lance, Porriquet et Marion, qui, perdus dans une province reculée et sauvage, consacraient à l'éducation de quelques pauvres enfants, des facultés brillantes et une érudition profonde qui eussent honoré l'Académie des inscriptions. Le régent les dépassait tous par l'élévation de son esprit et la beauté de son âme.
Tandis que j'achevais ma philosophie sous ces maîtres éminents, une grande rumeur parvenait jusque dans notre province et traversait les murs épais du collège. On parlait d'assembler les États, on demandait des réformes; et l'on attendait de grands changements. Des livres nouveaux, que nos maîtres nous laissaient lire, annonçaient le retour prochain de l'âge d'or.
Quand vint le moment de quitter le collège, j'embrassai le Père Féval en pleurant.
Il me retint dans ses bras avec une profonde sensibilité. Puis il m'entraîna sous cette charmille où six ans auparavant j'avais eu avec lui mon premier entretien.
Là, me prenant par la main, il se pencha sur moi, me regarda dans les yeux et me dit:
- Souvenez-vous, mon enfant, que, sans le caractère, l'esprit n'est rien. Vous vivrez assez longtemps, peut-être, pour voir naître dans ce pays un ordre nouveau. Ces grands changements ne s'accompliront pas sans troubles. Qu'il vous souvienne alors de ce que je vous dis aujourd'hui: dans les conjonctures difficiles, l'esprit est une faible ressource: seule, la vertu sauve ce qui doit être sauvé.
Pendant qu'il parlait ainsi, au sortir de la charmille, le soleil, déjà bas à l'horizon, l'enveloppait d'une pourpre ardente et revêtait de lumière son beau visage pensif. J'eus le bonheur de retenir ses paroles qui me frappaient, bien que je ne les comprisse pas exactement. Je n'étais alors qu'un écolier, et des plus simples. Depuis, la vérité de ces maximes m'a été révélée dans toute sa profondeur par la leçon terrible des événements.
II
J'avais renoncé à l'état ecclésiastique. Il fallait vivre. Je n'avais point appris le latin pour fabriquer des couteaux dans le faubourg d'une petite ville. Je faisais de grands rêves. Notre métairie, nos vaches, notre jardin ne suffisaient pas à mon ambition. Je trouvais à mademoiselle Rose un air rustique. Ma mère s'imaginait que mon mérite ne pourrait se développer tout entier que dans une ville comme Paris. J'en arrivai sans peine à penser de même. Je me fis faire un habit par le meilleur tailleur de Langres. Cet habit avec une épée à poignée d'acier, qui en soulevait les basques, me donna si bon air, que je ne doutai plus de ma fortune. Le Père Féval me fit une lettre pour le duc de Puybonne, et le 12 juillet de l'an de grâce 1789, je montai dans le coche, en pleurant, chargé de livres latins, de galettes, de lard et de baisers. J'entrai dans Paris par le faubourg Saint-Antoine, que je trouvai plus hideux que les plus misérables hameaux de ma province. Je plaignais de tout mon coeur et les malheureux qui habitaient là et moi qui avais quitté la maison et le verger de mon père pour chercher fortune au milieu de tant d'infortunés. Un négociant en vins qui avait pris le coche avec moi, m'expliqua pourtant que tout ce peuple était dans l'allégresse parce qu'on avait détruit une vieille prison, nommée la Bastille-Saint-Antoine. Il m'assura que
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