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Anatole France - L'Étui de nacre

Quand vinrent les vacances, j'eus grande joie à revoir notre maison. Mais je la trouvai bien petite. Quand
j'entrai, ma mère, courbée sur le foyer, écumait le pot-au-feu. Je la trouvai toute petite aussi, ma bonne

mère, et je l'embrassai en sanglotant.

L'écumoire à la main, elle me conta que mon père, alourdi par l'âge et les douleurs, ne soignait plus le
verger; que l'aînée de mes soeurs était promise en mariage au fils du tonnelier et que le sacristain de la

paroisse avait été trouvé mort dans sa chambre, une bouteille à la main; les doigts crispés serraient si fort

le goulot qu'on crut qu'on ne les détacherait pas. Pourtant il n'était pas décent qu'on portât le sacristain à

l'église avec sa bouteille de vin gris. En écoutant ma mère, j'eus pour la première fois l'idée sensible de la

fuite du temps et de l'écoulement des choses; je tombai dans une sorte de torpeur.

- Que tu as bon air, mon fils! disait ma mère. Va! dans ta veste de basin, tu sembles déjà un petit curé
tout craché.

A ce moment, mademoiselle Rose entra dans la salle, elle rougit en me voyant et feignit une grande
surprise. Je vis que je lui inspirais de l'intérêt, et j'en fus secrètement flatté. Mais j'affectai devant elle le

maintien grave et réservé d'un ecclésiastique. Je passai la plus grande partie des vacances à me promener

avec M. Lamadou.

Il avait été convenu entre nous que nous ne parlerions que latin. Et nous allions par les routes, au milieu
des humbles travaux des champs, dans l'ardente nature, côte à côte, droit devant nous, graves, sérieux,

purs, dédaigneux des plaisirs vulgaires et très vains de notre science.

Je retournai au collège avec la ferme résolution d'entrer dans les ordres. Je me voyais déjà comme M.
Lamadou, coiffé d'un grand chapeau à trois cornes, portant la soutane avec une culotte noire, des bas de

laine, et des souliers à boucle, méditant tour à tour l'éloquence de Cicéron et la doctrine de saint

Augustin, et traversant la foule en rendant gravement des saluts aux dames et aux pauvres inclinés devant

moi. Hélas! un fantôme de femme vint troubler ce beau rêve. Jusque-là je ne connaissais que Lavinie et

mademoiselle Rose. Je connus Didon et je sentis courir des flammes dans mes veines. L'image de celle

qui, déchirée d'une blessure immortelle, errait dans la forêt des myrtes, se penchait la nuit sur mon lit

agité.

Moi aussi, dans mes promenades du soir, je croyais la voir glisser toute blanche derrière les arbustes des
bois comme la lune au milieu des nuées. Plein de cette brillante image, je redoutai d'entrer dans les

ordres. Pourtant je pris l'habit ecclésiastique qui m'allait à ravir. Quand je retournai chez moi ainsi vêtu,

ma mère me fit la révérence et Rose, cachant ses yeux dans son tablier, se mit à pleurer. Puis, me

regardant de ses beaux yeux aussi limpides que ses larmes:

- Monsieur Pierre, me dit-elle, je ne sais pas pourquoi je pleure.

Elle était touchante ainsi. Mais elle ne ressemblait pas à la lune dans les nuées. Je ne l'aimais pas; c'est
Didon que j'aimais.

Cette année-là fut marquée pour moi par un grand deuil. Je perdis mon père, qui succomba assez
subitement à une hydropisie de poitrine.

A ses derniers moments, il recommanda à ses enfants de vivre dans l'honnêteté et dans la religion et il les
bénit, Il mourut avec une douceur qui n'était point dans son caractère. Il semblait quitter sans regrets et

même avec allégresse cette vie à laquelle il était fortement attaché par tous les liens d'une ardente nature.

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