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Anatole France - L'Étui de nacre
deux lèvres blanches et quatre dents jaunes. Je songeai tout de suite qu'une pareille bouche n'était pas faite pour prononcer ce nom de Lavinie, que j'aimais encore plus que celui de Rose. Car, il faut que je le confesse, l'idyllique et royale fiancée du malheureux Turnus était parée dans mon imagination de grâces augustes. Son image idéale me cachait la beauté plus vulgaire de la fille du maréchal. M. Joursanvault, tel était le nom de mon professeur de quatrième, ne me plaisait guère; mes condisciples me faisaient peur: ils m'avaient l'air terriblement hardis et je craignais, avec raison, que ma naïveté ne leur parût ridicule. J'avais grande envie de pleurer.
Le respect humain, plus fort que ma douleur, retint seul mes larmes.
Le soir étant venu, je sortis du collège et m'en allai chercher dans la ville le gîte que m'avait retenu mon père. Je logeais, avec cinq autres écoliers, chez un artisan, dont la femme nous faisait la cuisine. Nous lui donnions chacun vingt-cinq sous chaque mois.
Mes condisciples essayèrent d'abord de me railler, sur mes habits mal faits et mon air rustique. Mais ils cessèrent leurs plaisanteries, quand ils virent qu'elles ne me fâchaient pas. Un seul d'entre eux, le fils étique d'un procureur, ayant continué d'imiter insolemment mon maintien lourd et gauche, je le châtiai d'une main si pesante, qu'il ne fut plus tenté d'y revenir. Je ne plaisais guère à M. Joursanvault; mais, accomplissant mes devoirs avec régularité, je ne lui fournissais pas l'occasion de me punir. Comme il faisait étalage d'une autorité violente, incertaine et tracassière, il invitait à la révolte, et il y eut en effet, dans sa classe, plusieurs mutineries auxquelles je ne pris point de part. Un jour, me promenant dans le jardin avec le régent, qui me témoignait beaucoup de bonté, il me vint malheureusement en tête de me vanter de ma sagesse.
- Mon père, lui dis-je, je n'étais pas de la dernière révolte.
- Il n'y a pas de quoi vous en vanter, me répondit le Père Féval, avec un accent de mépris qui me déchira le coeur.
Il haïssait la bassesse plus que tout au monde. Je me promis bien, en l'entendant, de ne jamais plus rien dire ni faire de vil, et, si depuis j'ai su me garder du mensonge et de la lâcheté, c'est à cet excellent homme que je le dois.
M. Féval n'était pas un prêtre philosophe, il professait les vertus et non la foi du vicaire savoyard. Il croyait tout ce qu'un prêtre doit croire. Mais il avait horreur des momeries et il ne pouvait tolérer qu'on intéressât Dieu à des bagatelles. Il y parut bien en ce jour de Noël, où M. Joursanvault vint lui dénoncer les impies qui, la veille, avaient mis de l'encre dans les bénitiers.
Le scandalisé Joursanvault mâchait des exorcismes et murmurait:
- Certes, le trait est noir!
- A cause de l'encre, répondit paisiblement notre régent.
Cet homme vertueux considérait la faiblesse comme le principe unique de tous les maux. Il disait souvent: "Lucifer et les anges rebelles ont failli par orgueil. C'est pourquoi ils restent jusque dans l'enfer princes et rois et exercent sur les damnés une terrible souveraineté. S'ils avaient péri lâchement, ils seraient au milieu des flammes la risée et le jouet des âmes des pécheurs, et l'hégémonie du mal aurait même échappé à leurs mains avilies."
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