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Anatole France - L'Étui de nacre
je vivais content entre mon maître et mademoiselle Rose, la fille du maréchal. Mais il n'est point au monde de félicité durable. Un matin, ma mère en m'embrassant coula un écu de six livres dans la poche de ma veste. Mes paquets étaient faits. Mon père sauta à cheval et, m'ayant pris en croupe, me mena au collège de Langres. Je songeai, tout le long du chemin, à ma petite chambre que parfumait, vers l'automne, l'odeur des fruits conservés dans le grenier, à l'enclos où, le dimanche, mon père me menait cueillir les pommes des arbres greffés de sa main; à Rose, à mes soeurs, à ma mère; à moi-même, pauvre exilé! Je me sentais le coeur gros et je retenais à grand-peine les larmes qui gonflaient mes paupières. Enfin, après cinq heures de voyage, nous arrivâmes à la ville et nous mîmes pied à terre devant une grande porte sur laquelle je lus ce mot qui me fit frissonner: Collegium. Nous fûmes reçus dans une grande salle blanchie à la chaux, par le régent, le Père Féval, de l'Oratoire. C'était un homme jeune encore, de belle taille, dont le sourire me rassura. Mon père montrait en toute rencontre une rondeur, une vivacité et une franchise qui ne se démentaient jamais.
- Mon révérend, dit-il en me désignant de la main, je vous amène mon fils unique, Pierre, du nom de son parrain, et Aubier, du nom que je lui ai donné sans tache, tel que je l'avais reçu de feu mon père. Pierre est mon unique garçon, sa mère, Madeleine Ordalu, m'ayant donné un fils et trois filles, que j'élève de mon mieux. Mes filles auront le sort qu'il conviendra à Dieu premièrement et ensuite à leurs maris de leur faire. On les dit jolies et je ne puis me défendre de le croire. Mais la beauté n'est qu'un bien trompeur dont il ne faut pas se soucier. Elles seront assez belles si elles sont assez bonnes. Quant à mon fils Pierre, ici présent (en prononçant ces paroles mon père posa sa main si lourdement sur mon épaule, qu'il me fit fléchir), moyennant qu'il craigne Dieu et sache le latin, il sera prêtre. Je vous prie donc très humblement, mon révérend, de l'examiner à loisir, afin de discerner son véritable naturel. Si vous découvrez en lui quelque mérite, gardez-le. Je paierai volontiers ce qu'il faudra. Si au contraire vous estimez ne pouvoir rien faire de lui, mandez-le-moi, je viendrai le reprendre aussitôt, et je lui apprendrai à fabriquer des couteaux, comme son père. Car je suis coutelier, pour vous servir, mon révérend.
Le Père Féval promit qu'il ferait ce qu'on demandait. Et sur cette assurance, mon père prit congé du régent et de moi. Comme il était très ému, et qu'il avait peine à retenir ses sanglots, il prit un visage rude et contracté et me donna, en guise d'embrassement, une terrible bourrade. Quand il fut parti, le Père Féval m'entraîna hors du parloir, dans un jardin que bordait une épaisse charmille; puis, en passant sous l'ombre des arbres, il me dit:
0 Sylvaï dulces umbras frondsaï!
Je fus assez heureux pour reconnaître dans ces formes archaïques et dans cette lourde prosodie un vers du vieil Ennius et je répondis à propos au Père Féval que Virgile était plus digne encore que son antique précurseur de célébrer la beauté de ces frais ombrages, frigus opacum. Mon régent parut assez satisfait de ce compliment. Il m'interrogea avec bonté sur quelques points du rudiment. Puis, ayant entendu mes réponses:
- C'est bien, me dit-il; avec du travail, beaucoup de travail, vous pourrez suivre la classe de quatrième. Venez, je veux vous présenter moi-même à votre professeur et à vos condisciples.
Pendant le temps qu'avait duré notre promenade, je me sentais recueilli dans mon abandon et soutenu dans ma détresse. Mais quand je me vis au milieu des collégiens de ma classe, en présence de M. Joursanvault mon professeur, je retombai dans un profond désespoir. M. Joursanvault n'avait ni l'abord facile, ni la belle simplicité du régent. Il me sembla beaucoup plus pénétré de son importance et aussi plus dur et plus fermé. C'était un petit homme à grosse tête dont les paroles passaient en sifflant entre
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