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Anatole France - L'Étui de nacre

Je me surprenais oubliant le jour les prescriptions de la veille, incertain dans mon diagnostic, timide et
troublé. Je fis venir un de mes confrères, un homme jeune et habile, qui exerce dans la ville voisine.

Quand il vint, le pauvre petit malade, devenu aveugle, était plongé dans un coma profond.

"Il mourut le lendemain.

"Un an s'étant écoulé sur ce.malheur, il m'arriva d'être appelé en consultation au chef-lieu. Le fait est
singulier. Les causes qui l'ont amené sont bizarres; mais, comme elles n'ont point d'intérêt, je ne les

rapporterai pas ici. Après la consultation, le docteur C***, médecin de la préfecture, me fit l'honneur de

me retenir à déjeuner chez lui, avec deux de mes confrères. Après le déjeuner, où je fus réjoui par une

conversation solide et variée, nous prîmes le café dans le cabinet du docteur. Comme je m'approchais de

la cheminée pour y poser ma tasse vide, j'aperçus, suspendu au cadre de la glace, un portrait dont la vue

me causa une si vive émotion, que j'eus peine à retenir un cri. C'était une miniature, un portrait d'enfant.

Cet enfant ressemblait d'une manière si frappante à celui que je n'avais pu sauver et auquel je pensais

tous les jours, depuis un an, que je ne pus m'empêcher de croire, un moment, que c'était lui-même.

Pourtant cette supposition était absurde. Le cadre de bois noir et le cercle d'or qui entouraient la

miniature attestaient le goût de la fin du XVIIIe siècle, et l'enfant était représenté avec une veste rayée de

rose et de blanc comme un petit Louis XVII; mais le visage était tout à fait le visage du petit Éloi. Même

front, volontaire et puissant, un front d'homme sous des boucles de chérubin; même feu dans les yeux;

même grâce souffrante sur les lèvres! Sur les mêmes traits, enfin, c'était la même expression!

"Il y avait déjà longtemps peut-être que j'examinais ce portrait, quand le docteur C***, me frappant sur
l'épaule:

" - Cher confrère, me dit-il, vous regardez là une relique de famille que je suis fier de posséder. Mon
aïeul maternel fut l'ami de l'homme illustre que vous voyez représenté ici tout enfant, et c'est de mon

aïeul que cette miniature me vient.

"Je lui demandai s'il voulait bien nous dire le nom de cet illustre ami de son aïeul. Alors il décrocha la
miniature et me la tendit:

" - Lisez, me dit-il, cette date en exergue... Lyon, 1787. Cela ne vous rappelle-t-il rien?... Non?... Eh
bien! cet enfant de douze ans, c'est le grand Ampère.

"En ce moment-là, j'eus la notion exacte et la mesure certaine de ce que la mort avait détruit un an
auparavant dans la ferme des Alies."

MÉMOIRES D'UN VOLONTAIRE

[Toutes les circonstances de ces Mémoires sont véritables, et empruntées à divers écrits du XVIIIe siècle.
Il ne s'y trouve pas un détail, si petit qu'il soit, qu'on ne rapporte d'après un témoignage authentique.]

À Paul Arène.

Je suis né en 1770 dans le faubourg rustique d'une petite ville du pays de Langres où mon père, à demi
citadin, à demi paysan, vendait des couteaux et soignait son verger. Là, des religieuses, qui n'élevaient

que des filles, m'apprirent à lire parce que j'étais petit et qu'elles étaient bonnes amies de ma mère. Au

sortir de leurs mains, je reçus des leçons de latin d'un prêtre de la ville, fils d'un cordonnier et excellent

humaniste. L'été nous travaillions sous de vieux châtaigniers, et c'est près de ses ruches que l'abbé

Lamadou m'expliquait les Géorgiques de Virgile. Je n'imaginais pas de bonheur plus grand que le mien et

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